Épisode 5 : La sobriété énergétique
Depuis son virage écologique, Archibald Primus se voyait comme le parangon de vertu mondial et s’intéressait maintenant à la sobriété énergétique. Depuis qu’il avait écouté une conférence sur la décroissance, il était très motivé « pas pour lui bien sûr, mais pourquoi pas inciter le peuple à mieux consommer »
Il prépara une annonce solennelle où il se décrivait lui-même comme « une synthèse rare entre vision, audace et sens du pull en laine. »
Le pays avait déjà connu des annonces tapageuses, mais celle-ci
promettait d’être historique.
Non pas pour son contenu –
que personne ne comprenait – mais pour l’énergie
déployée à la mettre en scène.
Le discours devait se tenir à l’Éco-Dôme, un bâtiment expérimental entièrement chauffé par… eh bien, par le système classique, puisque les panneaux solaires posés sur le toit n’avaient jamais été branchés (un oubli administratif entre deux marchés publics).
Archibald tenait absolument à arriver en jet présidentiel.
Monsieur le Président, objecta timidement son conseiller, le
Dôme est à vingt-deux kilomètres…
– Justement ! fit
Archibald, ravi. Je veux incarner le progrès. Vous imaginez l’image
? Un Président volant vers l’écologie. Symbolique. Émouvant.
Élevé.
– Oui mais écologiquement…
– Le
progrès, Hubert. Le progrès. L’écologie
viendra après, évidemment.
C’était le genre de phrase qu’Hubert appelait, dans sa tête, une catastrophe ornée d’un ruban.
On chauffa le jet pour la troisième fois de la journée (les deux premières avaient été annulées parce qu’Archibald avait oublié son discours puis son manteau), et l’appareil décolla dans un grondement qui fit vaciller deux oies migratrices et une cabane de pêcheur.
Le studio – ou comment réconcilier chauffage et pull
Arrivé à l’Éco-Dôme, Archibald enfila le pull
officiel de la sobriété énergétique : un col roulé
couleur mousse forestière, tissé artisanalement par une coopérative
très photogénique.
Le pull avait été choisi pour symboliser
l’hiver responsable, mais Archibald découvrit rapidement qu’il
tenait chaud. Très chaud. Anormalement chaud.
Les techniciens du plateau, inquiets à l’idée qu’il
frissonne à l’antenne, avaient réglé le chauffage du studio…
au maximum.
Parce que rien n’était plus en contradiction avec
un discours sur la sobriété qu’un Président qui grelotte.
Donc
on rendit le studio tropical.
Hubert s’approcha :
– Monsieur le Président… vous
transpirez un peu.
– Un peu ? C’est la passion, Hubert. La
passion pour la mission que le peuple m’a confiée.
– Oui,
mais là, votre passion coule de votre front…
Archibald essuya son visage avec un mouchoir portant le blason présidentiel. Le tissu ressortit humide comme une éponge.
– Ajustez la climatisation, proposa-t-il.
– La
climatisation est en panne, monsieur.
– Alors augmentez le
chauffage, par opposition compensatoire.
– Pardon ?
–
L’effet inverse, Hubert. Si j’ai trop chaud, la salle doit encore
plus ressembler à un four. Ainsi, personne ne remarquera que je
transpire.
Hubert comprit pourquoi son médecin lui avait conseillé de changer de métier.
Le discours – ou l’art de dire une chose et son contraire
Les caméras s’allumèrent.
Archibald sourit, fier,
perlant.
– Mes chers concitoyens… (goutte un)
–
Aujourd’hui, la Valdorésie entre dans une ère nouvelle…
(goutte deux sur le pupitre)
– Nous devons tous faire des
efforts. De petits gestes… (goutte trois, nettoyée
discrètement du revers de sa manche)
– … comme réduire
le chauffage de nos maisons, ou mettre un pull… (goutte
quatre, chute vertigineuse au ralenti)
Dans la régie, un technicien zooma involontairement sur la goutte en pleine descente. L’image devint la capture la plus partagée de la journée.
Archibald continua, imperturbable :
– C’est pourquoi je m’engage personnellement à réduire de 40 % l’empreinte carbone… de tout ce qui ne concerne pas mes obligations de déplacement. Quand le devoir appelle, le kérosène aussi doit se montrer à la hauteur de la Nation !
On entendit, hors champ, un “hein ?” spontané d’un membre de l’équipe.
Puis Archibald lança la phrase qui devait, selon lui, marquer l’histoire :
– La sobriété n’est pas une contrainte. C’est une émotion.
Hubert s’évanouit debout, sans bruit.
Le lendemain – quand l’incohérence devient un art national
Les journaux valdorésiens, d’habitude prudents, se lâchèrent :
LE PRÉSIDENT TRANSPORTE LA SOBRIÉTÉ
(EN JET PRIVÉ,
À vingt KM)
UN DISCOURS CHAUD SUR LE FROID
PULL RESPONSABLE, CLIMAT IRRESPONSABLE
Archibald, ravi, découpa les articles pour son Classeur de
Grandes Victoires Médiatiques.
Il les rangea dans une section
qu’il venait d’inventer : “Écologie Visionnaire”.
À la question de savoir si la Valdorésie allait vraiment devenir plus sobre, le ministère compétent expliqua que oui, bien sûr, mais uniquement “après signature du décret correctif du décret rectificatif du décret initial”, attendu dans environ trois ans.
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