Le planeur


 Le treuil s’enroule à une vitesse prodigieuse et me voilà projeté à cinq cents mètres d’altitude en trente secondes.

Et aussitôt, cette sensation de plénitude calme.

Pas un vrai silence.
Un silence vivant.

Le souffle de l’air sur la carlingue, les petits craquements des ailes, le variomètre qui grésille doucement comme un insecte électronique. Et surtout cette sensation impossible à expliquer : le sol cesse d’être le monde normal.

Les champs deviennent des taches colorées.
Les routes, des cicatrices noires.
Les tracteurs avancent sans bruit, comme des jouets poussés par des mains d’enfants invisibles.

Avec le temps, j’ai appris à chercher la chaleur.

Les grands champs sombres chauffés par le soleil. Les lisières de forêt. Les carrières blanches. Tout ce qui peut faire monter l’air.

Au début, je ne voyais rien.

Puis un jour, l’instructeur m’a dit :

– Regarde les oiseaux.

Très haut devant nous, deux buses tournaient sans battre des ailes.

Le planeur est entré dans l’ascendance.

D’abord, une aile s’est soulevée. Puis le ventre léger. Puis l’appareil entier s’est mis à monter comme s’il avait trouvé un escalier invisible dans le ciel.

Le variomètre s’est mis à chanter.

Alors j’ai compris.

Les oiseaux ne volent pas vraiment ; ils lisent le monde.

Depuis ce jour, je regarde les nuages autrement. Les champs autrement. Même l’été autrement.

Les hommes, en bas, parlent de météo. Moi, je préfère parler de courants.

Je connais les heures où la terre respire le mieux. Je sais que certains villages créent de magnifiques ascendances avec leurs toits brûlants. Je sais que les grandes moissons de juillet font lever un air généreux et large comme une main ouverte.

Parfois, je coupe même la radio pour rester seul dans le ciel.

Plus de moteur.
Plus de voix.
Seulement le vent et les oiseaux.

Un jour, un milan a volé quelques secondes à côté de moi.

Même altitude.
Même courbe.

L’oiseau a légèrement tourné la tête dans ma direction avant de repartir dans la lumière.

Et pendant un instant absurde, j’ai eu l’impression d’être accepté.

Comme si le ciel tolérait enfin ma présence.

Pris dans ma rêverie, je n’ai pas vu que le thermique était mort plus vite que prévu.

L’aiguille s’est mise à descendre sans interruption.

Je perdais de l’altitude avec cette douceur atroce qui trompe les débutants : rien ne secoue, rien ne tombe vraiment. Le ciel vous laisse simplement glisser vers le bas comme une main qui se retire.

En dessous, les champs commençaient à reprendre leur relief.
Les routes redevenaient des routes.

J’avais trop tiré vers l’ouest.

Par orgueil, un peu. Je pensais connaître le secteur. Après huit cents heures de vol, on finit parfois par croire qu’on maîtrise le ciel.

La radio a grésillé faiblement dans le cockpit.

Une voix m’a proposé un terrain de secours.

Je n’ai pas répondu. Je continuais à chercher.

Les variomètres des pilotes de planeur ont un bruit cruel : ils chantent quand ça monte et gémissent quand ça descend.

Depuis plusieurs minutes, le mien pleurait presque sans interruption.

Puis j’ai revu le milan.

Très loin à main gauche.

Il tournait lentement, immobile, sans un battement d’aile.

L’altitude devenait mauvaise, mais quelque chose dans la tranquillité de l’animal m’a frappé. Une évidence calme. Comme si cette créature appartenait ici bien davantage que moi.

J’ai incliné le planeur.

Le milan décrivait des cercles parfaits.

Premier tour : rien.
Deuxième tour : une légère secousse sous l’aile droite.
Troisième tour :

Le variomètre a crié.

La bulle d’air chaud m’a soulevé d’un coup.

Le planeur s’est remis à grimper dans un large mouvement spiralé et, pendant quelques secondes, l’oiseau a volé juste au-dessus de moi.

Même cercle.
Même courant.
Même ciel.

J’ai senti alors quelque chose que je n’avais jamais éprouvé malgré toutes mes heures de vol :

Non pas l’impression d’être un pilote.

Mais celle d’être un animal maladroit qu’on venait discrètement de sauver.



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