les métiers de l’invisible ; Guyone, comportementaliste animalière.
Le studio battait son plein, l’ambiance était tendue. Le tournage avait pris du retard. Sur le plateau, personne n’aimait travailler avec le cheval.
On disait qu’il était nerveux. Imprévisible. Qu’il “sentait
mal les gens”.
Un assistant s’était déjà fait mordre. Une
figurante refusait désormais de s’en approcher.
— Il nous faut un autre animal, avait tranché le réalisateur. Ou du numérique.
Mais le budget ne suivait pas, et la scène exigeait un plan serré. Une présence réelle. Une respiration. Quelque chose que la machine ne savait pas encore reproduire.
Alors on l’avait appelée. Officiellement, elle était “comportementaliste animalière”.
Officieusement, personne ne savait très bien.
Elle n’avait ni tenue de dresseur, ni matériel particulier. Juste une façon de se tenir un peu à côté du monde, comme si elle écoutait autrement.
Guyone entra doucement dans le paddock. Le cheval leva la tête, oreilles droites. Puis recula d’un pas, agité.
— Vous voyez ? lança quelqu’un derrière la barrière. Il va encore—
— chuut, fit Guyone en faisant un signe d’apaisement au cheval.
— Ce n’est pas lui. Il y a déjà trop de choses ici…
Un silence. Quelques rires nerveux.
— Pardon ?
Elle ne répondit pas tout de suite, observa longuement le cheval, ses petits mouvements nerveux.
— Vous avez tourné ici hier soir ?
— Oui… pourquoi ?
— Et avant, le box était occupé ?
— Je ne sais pas, une publicité je crois. La semaine dernière.
Guyone hocha la tête, comme si cela confirmait quelque chose qu’elle seule percevait.
Le cheval, lui, ne bougeait plus. Mais ses flancs tremblaient encore.
— Ce cheval va très bien, mais… il est… encombré.
Le mot resta suspendu, incompris.
Alors Guyone déplaça les bottes de foin et le seau, fit tourner l’animal et le caressa longuement en lui parlant calmement. Sa voix n’était ni forte, ni autoritaire. Juste posée.
Le cheval souffla, ses muscles se relâchèrent d’un coup, il baissa la tête et mangea son foin.
— Qu’est-ce que vous avez fait ? murmura la scripte quand Guyone sortit du box.
Elle haussa légèrement les épaules et adressa un sourire énigmatique :
— Rien que vous puissiez filmer.
Puis elle se tourna vers le réalisateur.
— Vous pouvez tourner. Mais pas après dix-sept heures.
— Pourquoi ?
Encore un léger sourire, presque amusé :
— Parce qu’à dix-sept heures… ce n’est plus vraiment vide ici. Guyone se détourna comme si la conversation était terminée et alla s’asseoir dans un coin pour assister au tournage.
Personne ne posa de question. On tourna la scène en une seule prise.
Le cheval était calme, présent, parfait.
Et ce soir-là, pour la première fois depuis le début du tournage, personne ne resta traîner sur le plateau après la lumière tombée.
Commentaires
Enregistrer un commentaire