Épisode 1 : La revue des troupes

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Archibald vivait dans une réalité augmentée.

Un peu comme les chevaux, qui voient leur environnement plus grand qu'il ne l'est vraiment – ​​sauf que chez Archibald, cela fonctionnait à l'inverse.
Il se voyageait grand. Très grandiose.
Et tout le reste lui semblait petit, voire insignifiant.

Il tolérait la présence permanente d'Hubert, son conseiller particulier, mais c'était là un effet de sa grande bonté. Car Archibald n'avait besoin d'aucun conseil : il était la connaissance incarnée.
Il savait tout sur tout.
Sa vérité était la vérité.
Le reste n'était que méconnaissance – dans le meilleur des cas – ou complot.

Forcément, il suscitait la jalousie et faisait des envieux dans le monde entier.

Depuis le début de son mandat, la Valdorésie, forte de quinze millions d'habitants, se targuait d'être le pays le plus productif au monde. Archibald maniait les chiffres plus rapidement qu'un docteur en mathématiques.

Le plein emploi.
Une industrie florissante.
Un PIB exceptionnel.
Une dette quasiment résorbée.

Tous les indicateurs étaient au vert.
Enfin… ceux qu'Archibald voyait.
Pour les vrais, il devrait plutôt parler de rouge canicule .

– Quel est le programme de notre journée, Hubert ? J'espère que nous allons faire quelque chose de grand pour le pays. Je suis dans une forme olympique.

– Passage en revue de l'armée de terre, Monsieur le Président.

– Encore l'armée de terre ? Et la marine, alors ? Je vous l'ai déjà dit l'an dernier, Hubert. Pourquoi je n'ai toujours pas de marine à inspecteur ?

– Nous sommes enclavés, Monsieur le Président.

– Qu'à cela ne tienne, nous les mettrons dans le lac ! Je veux monter dans un sous-marin. J'adore les sous-marins. Vous m'en commanderez un pour l'an prochain.

– C'est que…

– Vous discutez de mes commandes, maintenant ?

– Non, Monsieur le Président.

– Alors ?

– Le budget. Nous n'avons pas de budget.

– Il faut en créer un. Prétextez une menace pour augmenter le budget de la défense. C'est simple, tout de même. Il faut tout vous expliquer, mon petit Hubert.

Hubert avait été choisi pour deux qualités essentielles : sa patience… et sa taille.
Il mesurait un centimètre de moins qu'Archibald.

– La Slavorie ? tente Hubert. La dernière fois, c'était le Nordistan.

–Parfait. Mettez en place un narratif et envoyez mon chef des armées faire peur. Ça marche toujours. Et c'est amusant.

– Nous sommes en retard, Monsieur le Président.

– Eh bien, qu'attendons-nous ?

Comme Archibald détestait marcher inutilement, l'armée avait fait défiler deux bataillons directement dans la cour du palais.
De toute façon, c'était tout ce qu'elle pouvait envoyer.
Il n'y avait plus de casernes, ni d'armes – alors à quoi bon avoir des soldats ?

Deux chevaliers ouvrant la grande porte dorée.

Archibald Primus avança, très solennel, droit comme une poutre, en retenant sa respiration.
Il avait décidé d'adopter une démarche digne, pour imposer le respect, comme le grand dirigeant qu'il était.

Devant les caméras du monde entier, il progressa, le torse gonflé comme un batracien prêt à chanter.
Il avait mal évalué la distance à parcourir.
Son visage commença à virer au rouge.
Sa médaille tremblait contre son bouton.
Mais il devait garder la posture.

Les télévisions du monde entier filmaient.

Hubert doit intervenir. Il fit signer au général de donner l'ordre du repos.

Le président Primus, entendant l'ordre, en profita pour souffler.
Longtemps.
Trop longtemps.

Il a eu un vertige et correspond à un malaise.
Juste devant la caméra de la Slavorie.
Le pays qu'il voulait impressionner.

Hubert se prit la tête entre les mains.

Encore deux ans avec ce président.
Il ne tiendrait pas jusque-là.
Humainement, c'était trop dur.

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