La mémoire du luth.
On disait que le luth venait du Sud, mais personne n’était d’accord sur le Sud exact.
Certains parlaient d’un atelier de Cordoue, à l’époque où les cours mêlaient mathématiciens, poètes et musiciens sous des plafonds décorés. D’autres juraient qu’il avait été façonné bien plus tôt, quelque part entre le sable et le vent, dans une ville disparue du Levant, là où les nuits sont tièdes et douces .
Le bois, en tout cas, n’avait jamais vraiment oublié.
Il avait vibré sous des doigts parfumés d’ambre, dans une maison aux murs blanchis à la chaux. Il avait accompagné une voix grave qui chantait l’exil et les jardins perdus. Plus tard, il avait traversé la mer, serré dans un coffre de marchand, et s’était retrouvé dans une ruelle étroite où l’on parlait une autre langue, plus sèche, mais tout aussi colorée.
En Valence, il avait appris les fêtes, les nuits sans sommeil, les mains calleuses et joyeuses. Il avait perdu une corde, gagné une fêlure, mais il avait résisté.
Puis encore une traversée.
Un musicien français, sans renom, l’avait récupéré presque par hasard dans un port du Languedoc. L’instrument avait dormi longtemps ensuite, oublié dans une armoire, entre des partitions jaunies et un foulard qui sentait la lavande.
Le temps n’efface pas tout. Il superpose.
Des siècles plus tard, au conservatoire, dans une petite salle d’examen anonyme, un jeune musicien posa les doigts dessus sans savoir pourquoi on lui avait confié cet instrument plutôt qu’un autre.
C’était un cadeau de fin d’études. Rien d’exceptionnel, avait dit le professeur.
Mais dès la première note, quelque chose refusa d’obéir.
Le son ne venait pas seulement de lui.
Il y avait, dans la vibration, une résistance douce. Comme si le bois attendait autre chose. Une manière particulière de toucher, ou peut-être d’écouter.
Il recommença.
Cette fois, il ne joua pas la partition.
Il laissa ses doigts hésiter, chercher, s’égarer légèrement.
Alors le luth répondit.
Pas avec justesse. Pas avec perfection.
Avec mémoire.
Une mélodie qu’il n’avait jamais apprise glissa sous ses doigts. Elle portait une nostalgie qui n’était pas la sienne. Une lumière chaude, presque dorée, traversa la pièce. Il eut l’impression absurde de reconnaître un lieu où il n’était jamais allé.
Il s’arrêta net.
Le silence, ensuite, fut plus dense que la musique.
Le professeur leva des yeux étonnés.
— Intéressant, dit-il simplement.
Mais le jeune homme était déjà ailleurs.
Il venait de comprendre, sans pouvoir l’expliquer, que cet instrument ne lui appartenait pas.
Et qu’en même temps, il l’attendait.
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