L'absurde en 1914

 épisode 4 sur 5 : La rencontre

Quand le sifflet retentit, Aristide sort sans réfléchir.

Il court dans le chaos, il ne voit presque rien.
Seulement des formes qui bougent, qui tombent, qui crient.

La terre éclate autour de lui.

Il arrive sur une silhouette au sol ; Un homme, immobile.

Les cheveux collés de boue. Le visage à moitié tourné.

Pas de geste pour se défendre.

Aristide lève son Lebel, les mains serrées sur la crosse, la baïonnette tremble à peine. Il frappe.

La lame accroche quelque chose de dur, dévie, s’enfonce dans la terre.

Un juron lui échappe. Il tombe à genoux, arrache la lame, cherche son couteau.

Aller vite, ne pas penser.

Le tissu est déchiré, il voit quelque chose briller. Il écarte le tissu et voit la croix : ils ont la même.

Son souffle se coupe. Le monde autour continue – cris, coups, détonations – mais plus loin, comme étouffé.

L’homme ouvre les yeux. Un regard clair le fixe sans ciller.

Aristide ne bouge plus. Sa main serre encore le couteau mais il relâche la pression sur le manche.

Puis, sans vraiment savoir pourquoi, il murmure :

– Sàckel… d’où qu’t’es, toi ?

Un silence, à peine une seconde, mais l’homme au sol esquisse quelque chose.

Pas tout à fait un sourire, plutôt… une reconnaissance.

– Saale, répond-t-il avec le même accent.

Derrière eux, quelqu’un crie : un ordre. « Repli »

Un autre homme approche en courant.

Aristide hésite, un instant seulement.

Puis il attrape Karl par le col, le relève brutalement.

– Debout !

Il le pousse devant lui, comme un prisonnier, comme un ennemi.

Ils avancent côte à côte, sans se regarder ni parler

Au bout de quelques pas, Aristide desserre légèrement sa prise.

Presque imperceptiblement. Karl ne réagit pas, il suit le mouvement, soulagé.

Derrière eux, la ligne tient encore, devant eux, une autre commence.

Et entre les deux, pendant quelques secondes, il n’y a plus de frontière.

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