Le chercheur d'aura.

 

Home run!

Au street park, les corps s’activaient sur les barres et les agrès. Les muscles saillaient, les baskets crissaient sur le sol, et une enceinte crachait du rap à plein volume. L’ambiance était bonne. Le lycée était bloqué depuis trois jours, mais rien ne semblait pouvoir entamer le moral de Sam.

À dix-sept ans, il était numéro trois départemental. Le prochain combat, prévu dans deux jours, pouvait lui permettre d’accéder au classement régional. Une perspective qui le faisait rêver.

Il s’entraînait dur, tous les jours.

– Fais une pause, Sam ! Tu vas finir par te casser quelque chose !

– T’inquiète, Karl, je suis trop motivé, là. Tu te rends compte, si je passe en régional ? Ça augmenterait tellement mes chances d’être pris en fac de droit ! Avec mon nom et mon quartier d’origine, j’ai aucune chance.

Il consulta son application et bondit sur place.

– Regarde ça ! La place va être blindée ! Il y a même des paris, c’est dingue !

Karl jeta un œil à l’écran.

– Ouais. Mais commence déjà par gagner ton prochain combat.

Sam ne répondit pas. Il avait mieux à faire : visualiser sa victoire.



Le grand jour arriva.

Sam était prêt. Le matin même, il avait encore répété devant sa glace. Il s’était observé sous tous les angles, avait peaufiné ses gestes et travaillé son regard. Il ne laissait rien au hasard.

Je vais gagner. Je vais gagner.

Il se répétait ces mots comme un mantra.

Devant l’entrée du lycée, un large cercle s’était formé. Il y avait du monde, beaucoup de monde. Des professeurs tentaient de maintenir un semblant d’ordre, ce qui rassurait Karl : il pourrait filmer la performance de son copain sans trop se soucier de ce qui se passait autour.

Derrière les professeurs, un cordon de policiers observait la scène. Pour l’instant, tout était calme. Ils assistaient aux manifestations de joie et de colère des jeunes sans intervenir.

Le cercle s’ouvrit.

Un garçon s’avança, enchaîna plusieurs mouvements acrobatiques, ponctua sa prestation de poses spectaculaires et harangua la foule, qui lui répondit par des encouragements nourris.

Ça marchait fort pour lui.

Sam sentit le doute s’installer.

Il est bon, le salaud.

Il baissa la tête quelques secondes. Son adversaire le remarqua et se redressa, encore plus sûr de lui.

Karl se pencha vers Sam.

– Hé ! Tu vas relever la tête, oui ? Qu’est-ce qui te prend ? T’es Sam, le seul, l’unique ! Alors tu vas y aller et tu vas tout déchirer ! Compris ?

Sam hocha la tête.

Regonflé comme un boxeur dans son coin avant le dernier round, il se redressa, inspira profondément et commença à s’échauffer.

C’était son tour.

Il s’élança. Un salto avant pour commencer, puis quelques pas de danse, une rotation du buste, un mouvement de bras parfaitement maîtrisé. Il sentait déjà la foule réagir autour de lui.

Un policier, qui observait la scène d’un air mi-curieux, mi-amusé, s’approcha de quelques pas. Jérôme gardait néanmoins un œil sur la place et l’autre sur la rue des Tilleuls. On ne savait jamais.

C’est de cette rue que déboula soudain une poignée de manifestants poursuivis par des policiers.

La situation s’envenima en quelques secondes.

Un fonctionnaire se mit en position, arma son lanceur et tira.

Le projectile de caoutchouc fila à une vitesse fulgurante, droit vers l’endroit où Sam achevait sa figure.

Jérôme vit la scène.

Son corps réagit avant même qu’il ait eu le temps de réfléchir.

Il dégaina sa matraque, pivota sur ses appuis et engagea une rotation du buste digne d’un joueur de baseball professionnel. Dans un mouvement aussi précis qu’invraisemblable, il frappa le projectile par-dessous.

POC !

La balle dévia de sa trajectoire et s’envola vers le ciel.

Pendant une fraction de seconde, la place entière sembla suspendue.

Karl, qui avait vu Jérôme sortir sa matraque, avait continué de filmer, prêt à capturer ce qu’il imaginait déjà être une belle bavure.

Mais lorsqu’il comprit ce qu’il venait de voir, il hurla de toutes ses forces :

– HOME RUN !

Le silence vola en éclats.

Sam s’était arrêté en pleine figure. Son rival le regardait, bouche bée. Tous les yeux étaient braqués sur Jérôme.

Puis, comme si le verdict venait d’être rendu, Sam et son adversaire s’avancèrent vers le policier et se balancèrent devant lui, reconnaissant spontanément sa victoire.

– HOME RUN ! HOME RUN ! HOME RUN !

La foule reprit le cri en chœur. Des dizaines de jeunes se mirent à reproduire le geste de Jérôme, matraque imaginaire à la main, en mimant le mouvement du joueur de baseball.

En quelques secondes, la place s’était transformée en stade.

Karl filmait toujours.

Il savait qu’il tenait quelque chose d’énorme.



Quelques minutes plus tard, Jérôme se retrouva au milieu d’un attroupement de jeunes qui voulaient tous le féliciter. Certains réclamaient une nouvelle démonstration. D’autres lui demandaient de poser pour une photo.

Sam finit par s’approcher de lui.

– Bon, tu m’as volé la vedette, mais tu m’as peut-être sauvé la figure. Alors je t’en veux pas. Merci, monsieur.

Jérôme resta interdit.

Il venait de dévier un projectile en plein vol, sous les yeux de plusieurs centaines de personnes, et il ne savait toujours pas très bien ce qu’elles célébraient.

Son téléphone vibra. Son chef de corps l’appelait.

Le brigadier s’écarta de quelques pas pour décrocher.

– Jérôme, au rapport. Immédiatement.

Quelques minutes plus tard, il se tenait devant son supérieur, qui affichait une mine orageuse.

– Brigadier, vous deviez leur faire peur aujourd’hui ! Vous n’avez pas compris les consignes, peut-être ?

– Chef, c’est un réflexe. Je n’ai rien calculé.

– Un réflexe ? Vous vous prenez pour un joueur de baseball, maintenant ?

Jérôme baissa les yeux.

– Non, chef.

– On n’en a pas fini avec vous. Dégagez !

Le brigadier salua et s’éloigna.

Il avait connu des journées plus agréables.

Lorsqu’il rentra chez lui, ses enfants l’attendaient dans le salon. Ils avaient les yeux rivés sur un téléphone.

Dès qu’il franchit la porte, ils se mirent à hurler :

– HOME RUN ! HOME RUN !

Son fils se précipita vers lui.

– Papa, t’es une star au collège ! C’est incroyable ! Tout le monde parle de toi !

Sa fille lui tendit le téléphone. La vidéo avait déjà été partagée des milliers de fois. On y voyait Jérôme pivoter, frapper le projectile et l’envoyer vers les nuages, sous les acclamations d’une foule en délire.

– Mais enfin, ce n’est rien, dit-il. J’ai juste fait mon travail.

Ses enfants éclatèrent de rire.

– Papa, tu comprends rien ! T’as une aura de zinzin !

Jérôme secoua la tête, incapable de comprendre comment sa journée avait pu prendre une tournure pareille.



Sam, lui, passa en régional.

Il poursuivit son rêve d’aura, bien décidé à atteindre les sommets et à décrocher le précieux sésame qui lui ouvrirait, espérait-il, les portes de la fac de droit.

Mais il avait désormais un nouvel objectif : battre le brigadier Jérôme.

Pour l’instant, le record était hors de portée.

Le chercheur d’aura n’avait pas fini de chercher.




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