La course
J’ai tout préparé au millimètre.
Deux gourdes pleines sur le vélo. Les chaussettes remplies de talc pour que les pieds mouillés glissent – j’ai vu des pros faire ça. Les chaussures sont parfaitement alignées, ouvertes juste ce qu’il faut. Rien ne dépasse, je suis prêt.
Je prends des cours de natation depuis un an. C’est mon point faible. Pas une question de chrono – une question d’énergie. Si je sors trop entamé, tout le reste s’effondre.
Le départ est donné.
Ça pousse immédiatement. Des bras, des épaules, des jambes dans tous les sens. Si je ne m’impose pas, je recule. L’eau froide s’infiltre dans la combinaison, me traverse comme un courant électrique. Je m’agite, je lutte pour garder un cap, pour trouver un espace.
Puis ça s’ouvre, enfin.
Mes lunettes tiennent. Ma respiration se cale. Les gestes deviennent plus propres. Je sais que je perds du terrain, mais moins que d’habitude. Je glisse un peu mieux. Mille cinq cents mètres avec un léger courant contraire. C’est dur, mais je tiens. Je tiens bien.
Quand je sors de l’eau, le monde vacille une seconde. Puis je cours.
Pieds nus. Le sol est dur, trop dur. Les graviers s’enfoncent sous les talons, chaque appui pique. Je tire sur le haut de la combinaison qui colle à ma peau, elle résiste, s’accroche. J’arrache les lunettes, j’enfile les gestes comme une routine mal huilée.
Chaque seconde compte. Je vois des vélos partir et moi, je suis encore là, je râle.
Les chaussettes. Toujours ce moment ridicule, le tissu refuse d’entrer sur la peau mouillée. Je respire. Ne pas s’énerver. Tirer, ajuster.
Enfin, je saute sur le vélo, et là, tout revient.
Les jambes tournent, régulières. Le vent sèche la peau. Le corps retrouve une logique. Je dépasse. Une fois. Deux fois. Les cuisses répondent, le souffle s’installe.
Quarante-six kilomètres. Gérer. Boire. Relancer. Ne pas brûler trop tôt.
Mon objectif : dans les cinq cents.
Mais surtout arriver frais pour la course. Dix kilomètres. Ma distance préférée.
Ne pas penser à la suite, pédaler. Juste pédaler.
Les virages, les relances, le rythme. Tout est là.
Puis la transition.
Je descends. Les jambes flottent une seconde, puis je cours vers mon emplacement.
Et là – quelque chose cloche. Mes chaussures ne sont pas là.
À la place, une paire identique. Même marque. Même couleur.
Mais pas les miennes.
Je les prends. Plus lourdes. Et surtout – il manque la talonnette à gauche.
Un vide minuscule, mais un gouffre.
Je regarde autour de moi. Rien. Trop tard. Je les enfile, pas le choix.
Je m’élance mais, dès les premières foulées, je sens le déséquilibre. Cinq millimètres, ce n’est rien pour mon mètre quatre-vingt-huit. Mais mon corps le sait. Il compense, il hésite.
Comment courir comme ça ? Comment ne pas penser à la blessure ?
Je serre les dents. Je cours.
Le chrono est bon. Le meilleur que j’aie jamais eu à ce stade. Impossible de s’arrêter.
Je pense au type qui a mes chaussures, et malgré moi, je ris.
Je l’imagine, gêné par la talonnette, cherchant à comprendre.
Ça me détend une seconde, puis je reviens à moi ; respirer, se caler, oublier.
Ne plus penser aux chaussures, ni à la semelle, ni à ce déséquilibre qui grignote chaque foulée.
Je sois courir. Juste courir.
Les kilomètres passent. La douleur est là, différente. Plus fine. Plus dangereuse. Mais je la garde à distance.
Le dernier virage approche.
Les encouragements montent. Un bruit continu qui me pousse comme une vague.
Alors je relance sans réfléchir, j’accélère. Je ne joue pas le podium.
Mais ça n’a jamais été ça, le sujet.
La ligne passe.
Plus de bruit, plus d’effort – juste ce vide étrange après.
Je marche quelques pas, le souffle encore court. Mes jambes tremblent, mais elles tiennent. Ça tire un peu au dessus de la fesse, profond, mais rien ne lâche.
Je m’arrête enfin, et je les vois. Mes chaussures.
Aux pieds d’un type penché en avant, mains sur les genoux, en train de reprendre son souffle.
Il relève la tête. Nos regards se croisent.
Il regarde mes pieds, je regarde les siens.
Un silence, puis un sourire, un vrai. Fatigué, complice.
On ne dit rien et on s’échange les chaussures comme certains s’échangent les maillots.

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