L'arbre à palabres.

 

La pâture derrière l’école débordait de monde pour la kermesse de juin. Un agriculteur du coin la prêtait chaque année pour l’occasion. Sur l’estrade dressée entre les tréteaux et les guirlandes, le technicien se battait avec sa console depuis plus d’une heure.

Le président de l’association des parents d’élèves était venu prêter main-forte ainsi que deux pères qui avaient vérifié encore une fois toute l’installation. Ils avaient même changé les câbles mais rien n’y faisait.

Le technicien avait fini par prononcer la phrase que tout le monde redoutait.

– Je suis désolé, mais nous ne pourrons pas… il n’alla pas plus loin. On avait compris.

Un murmure parcourut le pré.

Quelques enfants demandèrent si cela voulait dire qu’ils devaient rentrer chez eux. Des parents consultèrent leur téléphone. Une maman soupira assez fort pour que tout le monde l’entende.

C’est à ce moment-là qu’un homme se leva.

Il était assis depuis le début sous le chêne, un peu à l’écart.

– C’est le papy de Fatou ! Chuchota une petite voix.

Il était grand, la peau d’un noir profond, vêtu d’une chemise aux couleurs éclatantes, d’un pantalon ample et de sandales. Ses cheveux crépus étaient entièrement blancs. Sur sa tête, il portait un petit bonnet rond brodé de motifs rouges et jaunes.

Il s’éclaircit la gorge et parla, fort. Sa voix était profonde, grave, presque caverneuse.

– Alors, rendons grâce à ce chêne majestueux qui nous offre son ombre.

Plus personne ne bougea.

Même le technicien leva les yeux.

– L’événement est annulé, poursuivit l’homme. Mais regardez-nous. Nous sommes tous là.

Il désigna l’arbre.

– Prenez place. Je vais vous raconter une histoire avant de partir.

Les enfants se regardèrent.

Puis l’un d’eux retourna s’asseoir, un autre le suivit.

Et bientôt, les parents eux-mêmes commencèrent à s’installer dans l’herbe.

L’homme s’appelait Léopold, il raconta son histoire :

– Dans mon village, il y avait autrefois un arbre qui se croyait inutile.

Il était grand, très grand même, mais il ne donnait aucun fruit.

Les oiseaux préféraient les arbres qui portaient des baies.

Les singes préféraient ceux dont les branches étaient couvertes de fruits sucrés.

Les hommes, eux, regardaient les arbres qui donnaient du bois pour construire les maisons.

Personne ne venait voir le vieil arbre.

Alors, un matin, il demanda au vent :

– À quoi est-ce que je sers ?

Le vent ne répondit pas.

Il souffla seulement dans ses branches.

L'arbre demanda à la pluie.

– À quoi est-ce que je sers ?

La pluie ne répondit pas non plus.

Elle tomba sur ses feuilles, glissa le long de son tronc et s'enfonça dans la terre.

Un jour pourtant, un homme arriva de très loin.

Il marchait depuis des heures sous un soleil brûlant.

Lorsqu'il aperçut l'arbre, il s'approcha et s'assit sous ses branches.

– Ah...

C'est tout ce qu'il dit, et ferma les yeux.

Pour la première fois depuis longtemps, l'arbre entendit quelqu'un soupirer de bonheur.

Le lendemain, deux femmes vinrent s'asseoir à leur tour sous son ombre.

Elles parlèrent longtemps.

Le jour suivant, des enfants vinrent jouer autour de son tronc.

Puis un vieil homme, puis des chasseurs, puis des voyageurs.

Certains ne restaient que quelques minutes, d'autres y restaient des heures.

L'arbre finit par demander au vieux sage du village :

– Pourquoi viennent-ils tous sous mes branches ? Je ne donne ni fruits ni bois précieux.

Le sage leva les yeux vers sa cime.

– Tu leur donnes ce qu'ils ne savent pas fabriquer.

– Qu'est-ce que je leur donne ?

Le sage sourit.

– De l'ombre.

L'arbre ne comprit pas.

Alors le sage ajouta :

– Et parfois, l'ombre est exactement ce dont on a besoin pour prendre le temps de parler.

À partir de ce jour, les habitants du village commencèrent à se réunir sous l'arbre.

Ils y racontaient leurs histoires, ils y réglaient leurs disputes.

Ils y parlaient des naissances, des récoltes, des voyages et des morts.

Les enfants y apprenaient les histoires de leurs grands-parents.

Et lorsque quelqu'un demandait :

– À qui appartient cet arbre ?

Les anciens répondaient :

– À personne, c'est pour cela qu'il est à nous tous.

Léopold se tut.

Quelques secondes passèrent.

Puis il regarda les enfants autour de lui.

– Voilà.

Il désigna le chêne.

– Peut-être que celui-ci aussi avait quelque chose à nous dire aujourd'hui.

Lorsqu’il eut terminé, il y eut quelques secondes de silence.

Puis les applaudissements éclatèrent.

Léopold sourit.

– Chez nous, expliqua-t-il, on se réunit ainsi sous l’arbre à palabres. On parle. On écoute. On se dispute parfois. On rit beaucoup. Et surtout, on se raconte des histoires.

Il regarda autour de lui.

– Est-ce que quelqu’un d’autre veut raconter une histoire ?

Quelques mains se levèrent.

Léopold chercha des yeux, puis trouva Fatou.

– Toi.

– Moi, Maam ? [*1]

– Oui, toi.

– Mais je ne sais pas raconter des histoires.

Le vieil homme haussa les épaules.

– Personne ne sait avant d’avoir commencé.

Elle s’avança alors, encouragée par sa mère.

Elle se tint un instant sans rien dire, les yeux fixés sur ses chaussures. Puis elle releva la tête.

– Il y a un caillou, devant chez moi. Il est gris, rond, banal. Il traîne là sans que personne n’y fasse attention. Mais un jour, j’ai vu un oiseau le prendre dans son bec, s’envoler avec et le laisser tomber sur une noix pour l’ouvrir.

Elle regarda Léopold, comme pour y chercher un assentiment à continuer.

– Alors, maintenant, quand je passe et que je vois ce caillou, je me dis : il attend peut-être juste que quelqu’un ait encore besoin de lui.

Léopold lui sourit en hochant lentement la tête.

– Voilà une belle histoire, Sama Maam [*2]

Fatou rougit et courut se rasseoir contre sa mère sous des applaudissements.

L’après-midi se poursuivit ainsi, histoire après histoire.

Le soleil commença à décliner derrière l’école, l’ombre du chêne s’estompait.

Un pique-nique fut improvisé pour le soir.

Entre-temps, la panne fut réparée.

On annonça alors que le concert aurait finalement lieu après le pique-nique.

Les applaudissements nourris qui suivirent cette annonce firent sourire le technicien.

Le concert eut lieu.

À la fin, le président de l’association des parents d’élèves monta sur l’estrade.

– On a commencé cette kermesse dans le chaos, et pourtant, je crois qu’on va s’en souvenir comme de la plus belle qu’on ait jamais faite.

Des applaudissements lui répondirent.

– Je voudrais remercier quelqu’un en particulier…

il désigna Léopold, toujours assis sous le grand chêne.

– … le papy de Fatou qui a offert un beau moment de partage.

Les applaudissements reprirent, plus nourris encore.

– Il est l’heure de rentrer maintenant. Merci à tous, et bonne nuit.

Quelques enfants protestèrent.

C’est alors que la voix de Léopold s’éleva depuis le pied du chêne.

– Ne vous inquiétez pas.

Il désigna l’arbre.

– Demain, il sera toujours là.



[*1] : en Wolof, Maam désigne indifféremment le grand-père et la grand-mère – un mot d’aïeul, chargé de la mémoire de toute une lignée, plus qu’un simple lien de famille.

[*2] : Sama Maam, littéralement « mon aïeul(e) »– dans nombre de familles sénégalaises, un enfant reçoit le nom d’un aïeul disparu. Grand-parent et petit-enfant s’appellent alors mutuellement Maam, comme si l’ancêtre continuait de vivre à travers l’enfant.

Le conte est librement inspiré de la tradition orale sénégalaise.


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