Épisode 3 : La crise agricole

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Archibald Primus avait un problème avec le monde agricole.

Pas seulement un problème politique – ça, c’était facile à régler – mais un problème physique.

La campagne lui donnait des boutons.
Les prairies, de l’urticaire.
Les animaux, une méfiance instinctive.
Quant à la bouse, il en gardait un souvenir traumatique depuis un Salon de l’Agriculture, aussi ne voulait-il plus en entendre parler.
Une vache l’avait pris pour cible.
Heureusement, la seule vidéo captée par un média « label + » avait été supprimée.

– Je suis très affecté par la crise agricole, déclara-t-il en conseil des ministres, car je suis profondément attaché à nos paysans, ajouta-t-il en éternuant.

– Votre allergie, Monsieur le Président, prévint Hubert, toujours attentif à la santé présidentielle.

À la simple évocation du monde paysan, Archibald présentait déjà des symptômes.

– J’incarne la modernité, trancha-t-il. Ces petites gens sont tout de même très bruyants quand ils sont mécontents. Et cela dérange la population, qui aspire à la tranquillité.
De dangereux propagateurs de fausses informations osent même prétendre que nous maltraitons nos agriculteurs. C’est un comble.

Archibald était lancé. Il se mit à marcher dans la pièce avec emphase, comme il aimait le faire lorsqu’il avait un auditoire.

– J’ai une idée audacieuse ! Nous allons dialoguer.

– Sur le terrain ? demanda naïvement le ministre de l’Agriculture.
(Il était présent le jour où le Président avait consommé sa rupture définitive avec le bétail.)

– Symboliquement, corrigea Archibald. Très symboliquement.



Le dialogue avec le monde agricole fut donc organisé… en studio.

On installa un fond vert.
Une meule de foin artificielle, plus vraie que nature.
Une légère odeur « campagne printanière » fut diffusée par vaporisateur – dosage minimal, afin d’éviter tout choc respiratoire présidentiel.

Archibald arriva en bras de chemise, bretelles apparentes et bottes « Aiglon », fier de sa tenue rurale optimisée, sélectionnée par un cabinet de conseil spécialisé dans l’authenticité contrôlée.

– Je ressemble à un homme du terroir ? demanda-t-il à Hubert.

– Absolument, Monsieur le Président, répondit le styliste, encore sous le choc.
Un terroir conceptuel.

Les « paysans » furent introduits peu après.
Recrutés par casting.

Critères principaux :

- accent crédible

- visage buriné

- capacité à dire « la terre, c’est pas un métier, c’est une vocation » sans rire.

L’un d’eux, particulièrement convaincant, fut désigné comme interlocuteur principal.
On l’appela Jean Rural.

– Très bien, dit Archibald en s’asseyant sur la meule. Parlons vrai.
Dites-moi donc, comment ça se passe à la campagne, mon vieux ?

– Bah… on aime le travail, mais on n’y arrive plus. Trop de normes, trop de taxes, trop de paperasse… et les étrangers nous font une concurrence déloyale.

Voix grave. Regard humide. Accent qui sentait la terre retournée.
Il était parfait.
Mais il en faisait trop.
Il mettait le Président mal à l’aise.

– Je comprends, dit Archibald.
(C’était faux, bien sûr, mais le ton était solennel.)

– Les normes…, murmura-t-il ensuite, avec le respect que l’on doit aux choses dont on ignore tout.

Le réalisateur fit un signe enthousiaste à Hubert.
C’était parfait.
La Valdorésie agricole allait se sentir entendue.

Jean Rural, grisé, enfonça le clou :

– Vous savez, Monsieur le Président, nous, on veut juste vivre dignement de notre travail. la terre, c’est pas un métier, c’est une vocation.

Il n’en fallait pas plus.

Archibald se leva sur la meule et écarta les bras.
Hubert sentit le vent du boulet. Il tenta un signe désespéré. Puis il pria.

– Et vous avez raison ! lança Archibald. C’est pourquoi je vais demander au ministre de mettre en place un plan en trois points dès ce soir :
normaliser les normes, supprimer la paperasse et taxer la concurrence.
Dans un cadre modernisé, équilibré et résolument tourné vers l’avenir.

Petit sourire humble.
Travaillé devant miroir. Avec coach.

Silence.
Gros plan.
Musique douce.

Le réalisateur était au bord des larmes.
Hubert pleurait en se demandant comment il allait pouvoir rattraper ça.

Accolade générale entre Jean Rural et les figurants.

– On a gagné ! crièrent-ils en chœur.

Archibald, refusant de se faire voler la vedette, tapa du pied sur la meule.

Elle résonna.

Un silence de touareg tomba sur le plateau.

Le réalisateur blêmit.
Hubert fit un malaise.

Archibald, qui n’avait rien remarqué, descendit de la meule et tapota l’épaule de Jean Rural.

– Merci pour cet échange authentique… et… vive l’agriculture.

– Mais je vous en prie, Monsieur le Président, répondit Jean Rural… avec un accent bourgeois.

– Vous avez changé d’accent, observa Archibald. Il s’était pris au jeu, il pensait avoir un vrai paysan en face de lui

– …

– C’est une technique agricole ?

Jean Rural serra les dents.
Le malaise était total.

Archibald Primus quitta le plateau, droit et fier, convaincu d’avoir réconcilié la nation avec ses campagnes.

Le réalisateur et Hubert pleuraient dans les bras l’un de l’autre. La séquence était fichue.



Le lendemain – un peu d’huile sur le feu.



La séquence fut diffusée avec quelques modifications.

Les agriculteurs reconnurent immédiatement le faux.
Le décor trop parfait.
La fausse meule.
Les faux accents.
Les faux paysans.

Les réseaux s’enflammèrent.
Les syndicats hurlèrent.
Les manifestations redoublèrent.

Archibald, lui, feuilletait la presse avec satisfaction.

– Vous voyez, Hubert, dit-il calmement, le dialogue apaise toujours.

– Monsieur le Président… le monde agricole est furieux.

– Preuve qu’il se sent concerné.

Il referma son dossier, serein.

– Mission accomplie.
Quelle est la prochaine crise, Hubert ?

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