Six millimètres.
« C’est normal que vous ayez mal, votre hanche est bloquée. »
C’est par cette phrase que ma vie a changé.
Et c’est par
cette phrase qu’il faut raconter cette histoire.
Dix ans plus tôt, il y a eu un craquement.
Un effort
intense. Un redressement banal.
Dans le bassin, quelque chose
cède. Une douleur blanche, brutale, qui coupe le souffle.
Lumbago.
Je suis éducateur sportif. En pleine forme. Actif. Peut-être surmené, oui. Mais solide.
Premier médecin. Anti-inflammatoires. Repos. Kiné.
Ça
passe.
Puis ça revient.
Encore médecin. Encore kiné. Ostéopathe.
Ça passe.
Puis ça revient plus fort.
IRM.
Protrusion. Canal rétréci. Disques usés,
déshydratés.
Les mots s’empilent. Techniques. Irréfutables.
Lourds.
Un médecin tranche :
— De toute façon, vous aurez
toujours mal. Restez chez vous. Soyez sage. Arrêtez le jardin, vous
cherchez aussi.
Toujours mal.
Toujours plus prudent.
Toujours moins
vivant.
Kinés à l’année. Médecin du sport. Acupuncture dans les oreilles. Rebouteux. Méthodes chinoises. Podologue. Semelles. Rhumatologue. Sport adapté au CREPS.
Toujours mal.
Arrêt du travail. Perte des collègues. Perte du rythme. Perte des liens.
Tramadol.
Au début pour tenir.
Puis pour fonctionner.
Puis pour
ne plus sentir vraiment.
On m’avait dit que c’était puissant.
On ne m’avait pas
dit que s’en défaire serait une autre bataille.
Le brouillard devient normal.
La douleur aussi.
En rééducation collective, nous étions classés par douleur.
Les épaules à droite.
Les genoux près des barres.
Les
dos au fond.
Je faisais partie des dos.
On lançait les exercices par pathologie.
Renforcement
musculaire.
Le mot revenait comme un reproche.
Comme si l’on
s’adressait à quelqu’un d’inactif.
Comme si mes années
de sport ne comptaient plus.
Je devenais un dos.
Une lombalgie chronique.
Un
protocole.
Un jour, un mot tombe.
Kinésiophobie.
La peur du mouvement.
Le terme est scientifique.
Mais je l’entends comme un
soupçon.
Comme si ma douleur était devenue psychologique.
Comme si,
au fond, le problème c’était moi.
La douleur, je peux l’encaisser.
Le doute, beaucoup moins.
Le lundi matin, le kiné demande :
— Alors, qu’est-ce
qu’on a fait ce week-end ?
Envie de répondre : rien d’autre que survivre.
Les IRM continuent.
Toujours mal.
Je finis par me dire que peut-être ils ont raison.
Peut-être
que c’est moi.
Et puis un jour, un nouveau kiné. Accent chantant. Regard direct.
Je raconte. Encore. Sans y croire.
Il m’écoute.
Il ne parle ni de peur ni de psychologie.
Il dit simplement :
— C’est normal que vous ayez mal,
votre hanche est bloquée.
Normal.
Pas imaginaire.
Pas exagéré.
Pas entretenu.
Normal.
Il manipule la jambe. Tire. Tourne. Tire encore.
La douleur
ne disparaît pas complètement.
Mais je marche. Normalement.
Il dit :
— Talonnette de six millimètres à gauche.
Exercices.
Vous pouvez les faire tous les jours, vous êtes un
sportif.
Ce n’était pas un conseil.
C’était une reconnaissance.
Je n’étais plus un dos.
Je n’étais plus une lombalgie
chronique.
Je redevenais un corps cohérent.
Un homme
capable.
Je n’y crois pas vraiment.
Mais ça va mieux.
Puis beaucoup mieux.
Six millimètres.
Dix ans pour six millimètres.
Ce kiné ne m’a pas seulement débloqué une hanche.
Il m’a
rendu la légitimité de ma douleur.
Il m’a rendu le
mouvement.
Il m’a rendu ma place.
On m’avait dit que j’aurais toujours mal.
Il suffisait de débloquer une hanche.
Très touchant
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