La poignée de terre.
Jean-Louis regardait ses factures.
Il les empilait sans les lire. Les feuilles se succédaient comme des saisons de plus en plus mauvaises.
– Ce n'est plus tenable, Marie.
Il parlait sans lever les yeux.
– Chaque année, j'augmente les doses d'engrais, je traite davantage, je laboure plus profond... et chaque année je récolte moins. On me dit de continuer, d'investir encore, d'acheter un matériel plus performant. J'ai fait tout ce qu'on m'a conseillé pendant quarante ans... et j'ai l'impression de m'être perdu en chemin.
Marie ne trouva rien à répondre. Depuis quelques mois, elle voyait son mari s'enfoncer un peu plus chaque soir dans son fauteuil, le regard perdu vers la fenêtre.
Elle posa doucement une main sur son épaule.
Le lendemain, elle appela leur fils.
Deux semaines plus tard, Romain franchit le portail de la ferme.
Son père était assis devant le poêle.
– Tiens... le botaniste.
– Bonjour, papa.
Ils échangèrent une poignée de main un peu maladroite.
Le silence s'installa.
– Maman m'a dit que tu traversais une mauvaise passe.
– Elle s'inquiète pour rien.
Romain acquiesça.
– Peut-être.
Il attendit quelques secondes avant de reprendre.
– Est-ce que tu accepterais qu'un collègue vienne regarder ton sol ?
Jean-Louis eut un léger sourire.
– Encore un qui va m'expliquer comment travailler ?
– Non. Il va regarder.
– Et après ?
– Après, il te dira ce qu'il voit.
Jean-Louis haussa les épaules.
– Et tu crois que ça changera quelque chose ?
– Je ne sais pas.
Il marqua une pause.
– Mais pour une fois, on peut peut-être essayer de comprendre avant de dépenser.
Jean-Louis regarda son fils quelques secondes.
– Ton collègue, il va me dire que je fais tout de travers.
– Je ne crois pas.
– Tu n'en sais rien.
– Non.
Romain sourit.
– Mais il ne vient pas pour te donner des leçons.
Le silence retomba.
Jean-Louis soupira.
Il était fatigué de devoir toujours se battre.
– Bon. Qu'il vienne.
Le lendemain, un petit drone s'éleva au-dessus des parcelles.
Jean-Louis le suivait des yeux, les bras croisés.
L'ingénieur agronome consultait déjà les images qui apparaissaient sur sa tablette.
Une heure plus tard, il les invita à s'approcher.
Les champs de Jean-Louis s'affichaient en couleurs.
– Ici, votre terre retient mal l'eau.
Son doigt glissa sur l'écran.
– Là, elle est saturée en azote.
Encore un geste.
– Et ici, elle a perdu une grande partie de sa vie biologique.
Jean-Louis resta silencieux.
L'agronome releva les yeux.
– Votre problème n'est pas ce qui pousse dessus, Monsieur.
Il marqua une pause.
– C'est ce qui vit dessous.
Le vieil agriculteur fixa longtemps la carte.
– Moi qui pensais connaître ma terre...
L'agronome se baissa, prit une poignée de terre et la laissa couler entre ses doigts.
– Vous connaissiez vos champs.
Il lui tendit la terre.
– Aujourd'hui, vous rencontrez votre sol.
Jean-Louis referma lentement sa main.
– Alors... je vais devoir tout changer ?
L'agronome sourit.
– Surtout pas.
Il désigna l'écran.
– On va commencer par une seule parcelle.
– Une seule ?
– On doit essayer et observer, pour comprendre.
Puis il ajouta :
– Vous cherchez depuis des années à produire davantage.
Il chercha ses mots.
– Moi, j'aimerais d'abord vous aider à arrêter de faire ce qui est inutile ou contre-productif.
Jean-Louis resta pensif.
C'était la première fois depuis longtemps que quelqu'un ne lui demandait pas d'en faire plus.
Au printemps suivant, Marie ouvrit les volets.
Le tracteur était encore dans le hangar.
Au bout du champ, deux silhouettes marchaient lentement.
Jean-Louis et Romain.
Ils s'arrêtaient tous les vingt mètres.
Le père se baissait, prenait un peu de terre, la frottait entre ses doigts.
Le fils écoutait davantage qu'il ne parlait.
De temps en temps, un rire traversait la parcelle.
Marie resta quelques instants derrière la fenêtre, le sourire aux lèvres.
Elle ne savait pas encore ce que donneraient les récoltes.
Mais cela faisait longtemps qu'elle n'avait plus vu son mari partir aux champs avec cette envie-là.
Elle sourit.
La terre avait peut-être commencé à guérir.
Et il n'y avait pas qu'elle.

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