Épisode 4 : la réforme de l’éducation
Hubert
entra dans le bureau du président Archibald Primus.
Celui-ci
posait sur une estrade, immobile, en tenue de général d’armée –
il adorait la question militaire – tandis qu’un artiste officiel
réalisait son portrait.
– Qu’y a-t-il de si urgent, Hubert ? Vous voyez bien que je suis très occupé.
– Nous avons reçu les classements du ministère de l’Éducation pour les sciences, Monsieur le Président.
Archibald leva lentement un sourcil, sans quitter la pose héroïque qu’il s’était imposée.
– Nous sommes… cinquantièmes.
Un silence.
– … sur cinquante.
– Nos enfants sont davantage portés sur la littérature dans leur jeune âge, n’est-ce pas, tenta Hubert. Notre classement était bien meilleur en littérature.
– Quarante-cinquièmes, Monsieur le Président.
– C’est exactement ce que je dis.
– Ne bougez pas, Monsieur le Président, par pitié, ça fait trois heures que j’y suis, supplia l’artiste.
– Dépêchez-vous un peu, je n’ai pas que ça à faire. Une réforme m’attend.
– Vous en avez déjà fait trois cette année, Monsieur le Président, s’alarma Hubert.
– Oui, mais cette fois-ci, nous allons réformer les
enseignants. Il faut attaquer le mal à la racine.
Il marqua une
pause.
– Leur apprendre que la science est avant tout une
question de perception.
Hubert hocha la tête, par réflexe plus que par conviction.
– Il va falloir simplifier. Trop de chiffres, trop de règles. Et puis revoir le système de notation : c’est anxiogène pour nos jeunes. Il faut adoucir. Protéger.
Il se tourna légèrement vers Hubert, oubliant un instant la pose.
– Ces enseignants sont des incapables. Et ils nous coûtent cher, pourtant.
– Ne vous énervez pas, Monsieur le Président. C’est mauvais pour votre tension.
– Trouvez-moi des influenceurs. Voilà la solution. Des jeunes,
dynamiques, avec des lunettes et des tableaux derrière eux. Nous
ferons des clips pour promouvoir les sciences.
Il sourit,
satisfait.
– Ça, c’est une idée innovante, n’est-ce pas
?
– Excellente idée, Monsieur le Président. Comme toujours.
L’artiste fit un pas en arrière et montra enfin son œuvre à Hubert.
Hubert resta sans voix.
– …
– Oui, répondit l’artiste.
– …
– N’est-ce pas, insista l’artiste, un peu inquiet.
Hubert alla s’asseoir sans répondre, le regard encore accroché
au tableau.
L’artiste invita alors Archibald à venir se
contempler.
Le président s’approcha, lentement.
– Magnifique… magnifique… Vous avez su capter l’essentiel. Je me reconnais parfaitement.
Sur la toile, Archibald Primus apparaissait plus grand, plus droit, le regard tourné vers un horizon invisible, sabre au clair, entouré d’un vague décor de colonnes antiques et de drapeaux flottant au vent.
– Vous serez très largement récompensé pour votre œuvre.
Il se tourna vers Hubert, euphorique.
– Vous me ferez accrocher ce tableau dans la salle de réception. Et vous m’organisez une réception avec deux ou trois chefs d’État amis. Je vais leur en mettre plein la vue.
– Bien sûr, Monsieur le Président. Et pour les classements ?
Archibald se redressa aussitôt.
– UN : pas d’annonce chiffrée. Nous sommes en phase de
repositionnement éducatif.
Il sourit.
– Ça sonne
bien. Et c’est suffisamment flou.
– DEUX : vous me lancez immédiatement une pédagogie innovante avec des influenceurs.
– TROIS : suppression des mauvaises notes – elles sont stigmatisantes – et mettez des coefficients plus élevés aux bons élèves. Il faut encourager la réussite, Hubert. Il faut tout vous expliquer.
Il claqua des mains.
– Allez, hop !
Hubert acquiesça, et nota soigneusement.
Archibald passa devant un miroir, s’y arrêta puis rappela Hubert, qui fit aussitôt demi-tour – il connaissait trop bien ces rappels.
– Tant que je suis habillé, sortons. J’ai envie d’un bain de foule. Organisez-moi ça, Hubert.
Hubert hésita une fraction de seconde, puis s’inclina :
– Je m’en occupe Monsieur le président. En sortant du bureau, il était déjà en ligne avec l’agence de communication : « une foule enthousiaste dans l’avenue dans dix minutes ; urgence absolue ! Il n’écouta pas la réponse qui parlait de plan resserré, de faire défiler un fond derrière la foule… tromper les téléspectateurs était désormais facile mais ne pas blesser l’égo présidentiel était une autre affaire...
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