Klara et l'angle du soleil

 (Histoire inspirée par un monument réel ; la pyramide de Couhard à Autun – premier siècle après J-C)

Ils s’étaient rencontrés en première année, dans un amphithéâtre trop grand pour eux.

Léo avait reconnu tout de suite le livre que tenait Klara : une vieille édition de L'Île au trésor, couverture usée, pages jaunies.

– Sérieux ?
– Quoi ?
– Tu lis ça pour les cours ?
– Non. Pour pas oublier pourquoi j’y suis.

Il avait souri. C’était une bonne réponse.

Depuis, ils travaillaient souvent ensemble. Pas les meilleurs de la promo, mais parmi les plus curieux. Ceux qui restaient après les cours pour discuter d’un détail inutile. Ceux qui s’attardaient devant une pierre sans inscription.

La Pyramide de Couhard, au début, c’était presque une blague.

– Une pyramide en Bourgogne.
– C’est déjà suspect, non ?

Ils y étaient allés un dimanche, sans matériel, juste pour voir.

Elle était plus massive qu’ils ne l’avaient imaginée. Et plus silencieuse aussi. Pas impressionnante comme un monument célèbre. Plutôt… obstinée.

Klara en avait fait le tour lentement.

– C’est bizarre, quand même.
– Quoi ?
– On dirait qu’elle attend encore quelque chose.

Léo n’avait pas répondu, mais sentait aussi cette aura de mystère.

L’idée du revêtement était venue plus tard, en salle informatique.

Un exercice banal : reconstituer un monument à partir de données incomplètes.

– Regarde cet angle, avait dit Léo.
– Oui ?
– Il est trop propre.

Klara avait regardé longtemps.

– Ou alors il a été refait.

– Et si… il manquait quelque chose.

Ils avaient testé. Sans grande conviction.

Ajouter une surface lisse. Simuler une réflexion. Faire varier la position du soleil.

Au début, rien.

Puis une erreur.

– Attends, reviens sur l’image précédente.
– C’est faux, j’ai décalé l’heure.
– Justement.

La ligne était apparue. Pas un rayon spectaculaire. Juste une direction, tracée presque malgré eux.

Ils avaient recommencé, vérifié et ajusté : Toujours la même.

– On va y aller, avait dit Klara.

– Avec quoi ?
– Ce qu’on a.

Ce qu’ils avaient, c’était peu de chose : quelques outils, un téléphone, et une obstination un peu naïve.

Le terrain n’avait rien de particulier. Une parcelle comme une autre. Une prairie banale.

– C’est là.

Léo avait regardé autour.

– Ça pourrait être n’importe où.
– Oui. Mais c’est là, assura Klara.

Ils ont commencé à sonder le sol avec ce qu’ils avaient. Une barre, empruntée. Pas faite pour ça.

Au bout de quelques minutes, le son a changé. Plus sourd. 

– Tu l’as entendu ?
– Oui.

Ils ont creusé, pas longtemps. Juste assez pour dégager une surface lisse. Une dalle.

Pas imposante, pas décorée. Juste une grande pierre plate vaguement taillée.

Ils ont hésité.

– On n’a pas le droit de faire ça, on appelle le prof ?
– On a déjà commencé, dit Klara, impatiente.

Il ont dégagé la dalle et l’ont faite glisser sans trop d’efforts.

En dessous, une cavité. Vide.

Ils sont restés un moment sans parler.

– C’est pas possible ! La déception se lisait dans le regard de Klara.

Elle s’est accroupie puis a passé la main sur le fond.

– Regarde.

La terre n’était pas uniforme. Il y avait une zone plus compacte, plus sombre.

– Il y avait quelque chose.

Léo a hoché la tête.

– Oui.

Ils ont cherché des traces. Des fragments. N’importe quoi. Rien, pas de désordre, pas de casse.

Comme si ce qui avait été là avait été retiré… proprement.

Le soleil commençait à descendre quand ils sont revenus vers la pyramide.

Klara marchait un peu devant.

Léo s’est arrêté.

– Attends.

Il a levé les yeux vers la face sud, abîmée, irrégulière.

Il a essayé d’imaginer la surface d’origine ; lisse, brillante, intacte.

Puis il a suivi du regard la direction qu’ils avaient trouvée.

Exactement dans le faisceau projeté virtuellement sur leur écran.

– Klara.

Elle s’est retournée.

– Tu crois qu’on est les premiers à comprendre ça ?

Elle a hésité.

– Non.

Le silence était lourd, pesant.

– Alors pourquoi il n’y a plus rien ?

Klara a regardé longuement la pyramide.

– Peut-être que ce n’était pas fait pour rester.

Léo a froncé les sourcils.

– Tu veux dire… un objet ?
– Non.

Elle a secoué la tête.

– Plutôt quelque chose qu’on déplace.

Il n’a pas répondu.

Le soleil touchait presque l’horizon.

Pendant quelques secondes, la lumière a frappé la face sud avec une précision étrange, comme si la pierre se souvenait encore de sa forme.

Puis ça a disparu.

Léo a baissé les yeux vers la ligne invisible qui traversait le paysage.

– On a cherché sous la pyramide pendant des siècles.

– Et si elle n’indiquait pas où était le mort… mais où il devait passer ?

Klara a regardé au loin. Vers l’endroit qu’ils venaient de quitter.

Puis, presque à voix basse :

– Ou peut-être… quand.

Elle est restée immobile quelques secondes,

– Un cénotaphe… a-t-elle fini par dire.

– Quoi ?
– Une tombe vide. Construite exprès.

Un silence.

Klara a haussé légèrement les épaules.

– Parce qu’ils savaient… qu’elle serait profanée.

Sa voix avait perdu un peu de sa certitude.

Léo a levé les yeux vers la pyramide, puis vers la ligne invisible qui traversait le paysage.

Il a essayé d’imaginer ceux qui avaient construit ça.
Ceux qui avaient compris.
Ceux qui étaient venus après.

Puis il a regardé Klara.

Et, sans vraiment savoir pourquoi, il a eu l’impression qu’ils n’étaient toujours pas arrivés au bout.



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