La vie est belle.
Hommage discret à Hervé Covès.
Le monastère se trouvait à l'écart d'un petit village, au pied d'une colline couverte de chênes et de pins.
Depuis plusieurs siècles, les frères y vivaient au rythme des saisons, des offices et du travail de la terre.
La bibliothèque occupait une ancienne aile du monastère. On y conservait des manuscrits vieux de plusieurs centaines d'années, des livres plus récents, des carnets, des correspondances et toutes sortes de documents dont personne ne savait parfois très bien pourquoi ils avaient été conservés.
Frère Matthieu en était le bibliothécaire. Il avait vingt-huit ans. Enfant, il avait toujours eu du mal avec l'idée que le monde puisse appartenir à quelqu'un. Il remettait dans le jardin les insectes trouvés dans la maison au lieu de les écraser. Il pouvait rester longtemps à observer une fourmi transporter une miette, un oiseau dans un arbre ou les premières feuilles apparaître au printemps.
Plus tard, il avait découvert François d'Assise. Il avait compris que ce qu'il ressentait depuis toujours avait un nom. Il était entré chez les franciscains à vingt-deux ans. Il n'y avait pas cherché à fuir le monde, c’était tout le contraire. Il voulait apprendre à mieux l'habiter.
Les livres étaient venus naturellement dans sa vie de frère.
Il aimait les lire, mais plus encore, il aimait ce qu'ils permettaient : rencontrer des hommes et des femmes que l'on n'avait jamais connus. Il disait parfois qu'il avait choisi une drôle de vocation.
Il passait ses journées entouré de morts. Et pourtant, il ne s'était jamais senti aussi proche des vivants. Un matin, en rangeant une étagère, il découvrit un petit paquet de feuilles épaisses.
Elles n'étaient pas très anciennes. Et pourtant, elles étaient manuscrites, couvertes d'une écriture fine, à l'encre noire. L’écriture était soignée, l’auteur avait pris son temps, sûrement utilisé une plume. Plutôt étrange pour des écritures récentes. Matthieu ne trouva ni date, ni indication sur leur provenance. Il commença à lire par curiosité, puis par intérêt.
L'auteur parlait des arbres, des insectes, des hommes, de la terre. Il parlait de la beauté. De la mort aussi. Il écrivait avec une simplicité qui troublait Matthieu. Il y avait dans ces quelques pages quelque chose de vivant. Le jeune frère chercha le nom de l'auteur dans les archives.
Hervé Covès. Il trouva quelques photographies, des livres, des vidéos, des conférences.
Puis il commença à regarder. Il passa plusieurs soirées à écouter cet homme dont il ne savait presque rien. Hervé parlait du vivant comme on parle de quelqu'un que l'on aime. Il parlait des plantes, des animaux, des paysans, de la terre. Il parlait aussi des livres qu'il avait lus.
De tous ces auteurs dont il connaissait la pensée, parfois intimement, alors qu'ils étaient morts depuis longtemps. Matthieu sourit. Il comprenait exactement ce qu'il voulait dire. C'était ce qu'il ressentait lui-même dans cette bibliothèque. Il y avait quelque chose, chez cet homme, qui lui était étrangement familier. Une manière de regarder le vivant. Une manière de lui accorder sa place.
Une manière de s'émerveiller. Matthieu pensa à François d'Assise, puis à Christian Bobin.
Il avait découvert Bobin quelques années auparavant, il ne l'avait jamais rencontré. Pourtant, à force de le lire, il avait parfois l'impression de le connaître. Il avait retrouvé chez lui cette même attention aux choses minuscules, aux arbres, aux oiseaux, à la lumière, à tout ce que les hommes traversent parfois sans même le voir.
Et maintenant, il avait la même impression avec Hervé. Pourrait-il le rencontrer ? Matthieu voulut en savoir davantage, il chercha une date, puis une autre, et comprit. Hervé était mort, lui aussi.
Le jeune frère resta longtemps devant l'écran, puis se mit à pleurer. Il ne savait pas exactement pourquoi. Peut-être parce qu'il venait de perdre un être cher, alors qu'il ne l'avait jamais rencontré.
Peut-être parce qu'il aurait aimé lui parler. Il laissa les larmes couler. Puis, presque machinalement, il lança une nouvelle vidéo. Hervé y parlait de la mort, sa voix était calme, il disait que la vie était belle, même dans la mort ; que la mort était un cadeau que la vie offrait à la vie. Que nous n'étions qu'un passage.
Matthieu resta immobile. Il regarda encore un moment l'homme à l'écran, puis il essuya ses joues.
Il referma l'ordinateur.
Il alla voir le père supérieur. Celui-ci prenait des notes sur un registre, à la lumière pale du jour descendant.
– Mon père, est-il encore possible de renoncer à la vente du terrain de la colline ?
– Le supérieur posa son stylo, un peu surpris par la requête.
– Renoncer ? Ce n’est pas une question d’argent, Matthieu, mais nous manquons de bras pour entretenir ce que nous possédons déjà.
– Il n’y aura rien à entretenir mon père. Juste un espace à laisser vivre. Je… je dois faire quelque chose.
Le supérieur scruta le visage du jeune homme, il connaissait cette lumière-là.
– Tu portes une peine, Matthieu, mais il est bon que ton esprit te porte vers demain, puis-je te demander ce que tu comptes faire de ce terrain ?
– Juste offrir une réponse à ce que je viens de lire.
Le supérieur garda le silence un instant, se leva pour regarder la friche et se retourna vers Matthieu avec bienveillance :
– Alors soit. Nous conservons ce terrain, et fais y ce que ton cœur te dicte.
– Merci mon père.
Frère Matthieu s'empressa de gagner la remise. Dans la cour, le soleil était déjà bas. Il prit une pelle et une pioche et se rendit au terrain. Il choisit un endroit et commença à creuser. Le lendemain, il revint avec un jeune arbre dans une brouette, puis un deuxième, puis un troisième, sous le regard étonné du père supérieur.
Il ne savait pas qui s'assiérait un jour sous leurs branches, il ne savait pas qui mangerait leurs fruits.
Il ne savait même pas s'il serait encore là pour les voir grandir, mais cela n'avait plus beaucoup d'importance.
Il avait compris quelque chose.
Certains hommes passent, certains mots restent.
Et parfois, les mots deviennent des arbres.

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