Le crédit carbone.
– Tu sais quoi ? dit Bérénice en posant son téléphone sur la table. Je viens de faire mon bilan carbone.
– Ah, fait Julie en remuant son café. Et alors ?
– Alors… je suis largement en dessous des objectifs. Franchement, je suis super fière. Si je continue comme ça, je peux même me permettre un petit voyage à l’étranger cet été.
Julie relève la tête.
– Un voyage ? En avion ?
– Oui, mais justement, c’est ça qui est bien ! J’ai accumulé du “crédit”. Avec tout ce que j’ai économisé, je peux compenser.
Julie esquisse un sourire.
– Donc… tu pollues moins pour pouvoir polluer un peu ?
– Mais non, tu simplifies ! Ça s’équilibre. Je prends mon vélo tous les jours depuis deux ans. Par tous les temps. Ça vaut bien une petite récompense, non ?
– Une récompense… en kérosène.
Bérénice soupire.
– Facile. Toi, tu critiques, mais tu ne fais aucun effort.
– Aucun effort ? Je suis végétarienne.
– Oui, mais tu le fais pour les animaux.
– Et alors ?
– Alors ce n’est pas pareil.
Julie la fixe, incrédule.
– Tu es sérieuse ?
– Bien sûr. Si tu le faisais pour la planète, ça compterait dans une logique globale. Là, c’est… autre chose.
– Tu n’as pas l’impression d’être d’une mauvaise foi grotesque ?
Bérénice réfléchit une seconde, très sincèrement.
– Non.
Un silence s’installe. Les tasses fument encore un peu.
Julie reprend, plus doucement :
– Donc si je mange moins de viande pour les mauvaises raisons, ça ne compte pas… mais si toi tu prends l’avion pour les bonnes raisons, ça passe ?
– Ce n’est pas ce que j’ai dit.
– C’est exactement ce que tu as dit.
Bérénice secoue la tête, agacée.
– Tu caricatures. Moi, j’essaie d’avoir une cohérence.
Julie hoche lentement la tête, comme si elle venait de comprendre quelque chose.
– D’accord… une cohérence.
Elle boit une gorgée.
– Sinon, ça se passe comment au boulot ?
Bérénice se redresse légèrement.
– Franchement ? Super. Depuis qu’on utilise l’IA pour développer nos projets, on a gagné en productivité. On peut aller beaucoup plus vite, chercher de nouveaux marchés…
– Ah oui ?
– Oui, c’est hyper stimulant.
Julie esquisse un sourire.
– Et toi, toujours à faire des paniers ?
– Pas que… on fait plein de choses avec l’osier, tu sais.
– J’adore l’innovation, dit Bérénice en buvant une gorgée pour masquer son sarcasme.
– Moi j’adore l’idée de ralentir, dit Julie tranquillement.
Un silence plus long, cette fois.
Julie boit une gorgée, puis ajoute, presque distraitement :
– Et la guerre, ça pollue ou pas ?
Bérénice cligne des yeux.
– Pardon ?
– Non parce que… des avions, des explosions, des villes rasées… ça doit faire un sacré bilan carbone, non ?
– Ce n’est pas le sujet.
– Ah.
Un nouveau silence.
– Donc il y a des pollutions qui comptent… et d’autres non ?
– Ce n’est pas aussi simple.
Julie repose sa tasse.
– Rien n’est jamais simple quand on commence à compter.
Bérénice ne répond pas.
Sur la table, le téléphone affiche encore l’application de calcul carbone. Un petit cercle vert, presque parfait.

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