Le mytho

Célestin estimait que son prénom rimant avec destin, il ne pouvait pas se contenter d’être un simple retraité chauffagiste.

Ça, c’était sa légende.
Une couverture impeccable : une petite maison, un jardin bien tenu, et quarante ans passés à réparer des chaudières.

Mais au bar du village, Célestin racontait sa vraie vie.

Agent secret.

Tout le monde connaissait Célestin.
Et tout le monde l’écoutait avec ce sourire poli qu’on réserve aux histoires improbables.

Les nouveaux, les touristes de passage, les cousins en vacances : on les invitait toujours à sa table.

Et Célestin commençait.

Il expliquait comment il avait échappé au KGB pendant la guerre froide.
Comment il avait dû s’éjecter d’un avion de chasse lors d’une mission en Afrique subsaharienne.
Ou encore comment on l’avait jeté à la mer, pieds attachés dans un bloc de béton — dont il s’était libéré en le brisant avec une barre de fer trouvée au fond de l’eau.

On ne savait jamais très bien pour quel service il travaillait.
Ça variait selon les années… et selon le nombre de verres.

Un jour, le nouveau facteur demanda au patron :

— Dites… il laisse passer la lumière, votre client, non ?

Le patron posa un café sur le comptoir et haussa les épaules.

— Peut-être bien.

Il regarda Célestin qui mimait à cet instant une évasion spectaculaire.

— Mais il raconte ça si bien…

Le facteur hocha la tête.

— C’est sûr. Et puis maintenant il chante en russe.

Célestin entonnait en effet une chanson qu’il disait avoir apprise dans une geôle secrète au fond de la Croatie, lors d’une mission délicate impliquant des prisonniers politiques et un certain Milosevic.

Ses yeux brillaient.

Tout le bar l’écoutait.

Le patron se pencha vers le facteur et murmura :

— Et puis entre nous…

Il désigna la rue par la fenêtre.

— il a dépanné tellement de gens au village qu’on peut bien le laisser sauver le monde.



 

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