Y'a plus de jeunesse!
Au café, Marcel répétait toujours la même phrase.
– Y’a plus de jeunesse.
Il la lançait après deux ou trois bières quand il commençait à chauffer un peu.
Les jeunes passaient trop de temps sur leurs téléphones, ne respectaient plus rien ni personne, parlaient bizarrement, portaient des vêtements troués qu’ils avaient pourtant payés cher, ils avaient les cheveux de toutes les couleurs et des tatouages partout...
– Nous, au moins, on avait des valeurs.
René hochait la tête sans conviction, las d’entendre Marcel ressasser les mêmes paroles.
Ce soir-là, la discussion avait dérivé sur une émission de radio.
– t’as entendu ça ? Paraît qu’on n’utilise que dix pour cent de notre cerveau ! avait lancé Marcel.
René avait regardé Jojo essayer pendant trois minutes d’ouvrir la porte des toilettes en tirant comme une brute alors qu’il était marqué Pousser.
– Tant mieux, avait-il soufflé. Parce qu’à cent pour cent, certains seraient peut-être dix fois plus bêtes.
Ils avaient ri.
Plus tard, Marcel rentra seul à pied. Il était tard, les rues étaient presque vides. Il avait un peu forcé ce soir et avait du mal à marcher.
Au bout du trottoir, trois silhouettes encapuchonnées riaient fort. Une enceinte crachait une musique insupportable alors qu’un jeune tournoyait au sol..
Marcel ralentit. Il se remémora ses propres phrases déversées toute la soirée : les jeunes ne respectent plus rien ni personne...
L’un des garçons arrêta la musique, dit quelque chose que Marcel n’entendit pas, et le danseur fit un pas dans sa direction.
Marcel sentit son cœur battre trop vite. Ça y est ; il allait se faire agresser.
– M’approchez pas ! cria-t-il.
Mais sa tête tourna. Puis le noir.
Quand il ouvrit les yeux, une lumière blanche vibrait au plafond.
Il était dans un lit. Ça s’agitait autour de lui ; l’hôpital.
– Vous avez fait un malaise, lui expliqua l’infirmière. Vous aviez beaucoup bu vous savez. Coup de chance, les jeunes qui vous ont trouvé connaissaient les gestes de premiers secours. Ils sont restés jusqu’à l’arrivée de l’ambulance. Ils ont même demandé à avoir de vos nouvelles.
Elle lui sourit et vérifia sa tension.
Marcel ne dit rien, essayant de se rappeler le moment avant son malaise. Un détail lui revient, une main qui lui soulève la tête et une voix jeune, « serrez ma main si vous m’entendez Monsieur… »
Quelques jours plus tard, au bistrot, René qui avait entendu l’histoire, voulut taquiner un peu son copain :
– Alors Marcel… t’en bois que deux aujourd’hui ? T’es encore fâché après les jeunes ?
Long silence.
Marcel regarda son verre.
– Non, dit-il enfin. Y en a peut-être encore…

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