Les billes


Théo court dans le magasin trop éclairé. Les rayons débordent de jouets, de couleurs vives, de sons artificiels. Tout clignote, tout appelle. Derrière lui, Jean-Paul avance plus lentement.

Il n’a plus l’habitude de ces grands magasins. Trop de lumière, trop de choix, trop de bruit. Lui vit à la campagne désormais, et ce monde-là lui semble presque agressif.
Il plisse un peu les yeux, cherche Théo du regard, qu’il devine déjà happé par les jeux vidéo.

Il s’engage dans un rayon plus étroit, à l’écart. Ici, tout est plus calme. Moins moderne aussi. Presque oublié. Et soudain, il s’arrête.

Un simple sachet, accroché à une broche métallique. Transparent. À l’intérieur, des billes.
Des transpas, des agathes, des araignées.

Jean-Paul reste immobile un instant. Incrédule.
Tout un trésor… pour quelques pièces.

Il en serre une entre ses doigts à travers le sachet. Le verre est lisse, froid, parfait.

À son époque, c’était ce qu’il avait de plus précieux.

– Théo ! Viens voir par ici !

Le garçon arrive en courant, une boîte déjà serrée contre lui.

– Oui papy ! Dis, je peux prendre ce jeu ? C’est Mario Party, c’est trop bien, je te montrerai !

Jean-Paul sourit légèrement.

– Oui, si tu veux… mais regarde ça. Tu ne préférerais pas des billes, pour jouer avec tes copains à l’école ?

Théo jette un œil distrait.

– Papy… c’est ringard les billes. Ça date au moins du Moyen Âge.

Il rit, sans méchanceté.

Jean-Paul hausse les épaules, un peu piqué, sans insister.
Mais au moment de passer en caisse, il garde le sachet dans sa main et le pose discrètement avec le jeu.

Le caissier esquisse un sourire complice. Peut-être que lui aussi voit autre chose qu’un simple jouet bon marché. Peut-être une cour d’école, de la terre battue, des cris d’enfants, un cercle tracé du bout du pied.

Jean-Paul, lui, y est déjà.

– Bon, tu viens papy ? J’ai trop envie d’essayer mon jeu !

La voix de Théo le ramène au présent.

Mais sur le parking, Jean-Paul s’arrête. Le sol est poussiéreux, juste assez.

Il regarde autour de lui, il y a du monde mais tant pis, puis, avec la pointe de sa chaussure, trace un cercle.

– Viens, Théo. Je vais d’abord te montrer mon jeu.

Il ouvre le sachet. Garde une bille araignée dans sa poche. Celle-là, il ne peut pas l’engager.
Un vieux réflexe.

Un souvenir revient, presque intact. Maxence. Le “boular”.
« Il n’y a pas de règles sur la taille des billes… »
Il esquisse un sourire. Il avait tout perdu ce jour-là.

Théo observe, intrigué.

Jean-Paul se met à genoux. Le geste revient sans effort.
Pouce plié, bille calée.

Le tir part.

Un choc sec. Les billes s’écartent. L’une sort du cercle.

– Ouais ! lance-t-il, surpris lui-même.

Pendant un instant, il a oublié son âge.

Théo le regarde, un peu déconcerté. Ce grand-père toujours posé, soudain transformé.

Puis, sans un mot, il s’accroupit à son tour, et essaiye.

La bille file à côté.

– C’est pas si facile… murmure-t-il.

– Essaye encore. Cale bien la bille sur le pouce, regarde.

Jean-Paul lui montre. Lentement.

Le deuxième tir est meilleur. Puis un autre. Et bientôt, ils ne parlent presque plus.

Le cercle devient leur monde. Les règles changent au fil des coups. Les billes passent de main en main. On gagne, on perd, on discute, on rit. Le temps s’étire. Une heure passe sans qu’ils s’en rendent compte.

Quand ils se relèvent enfin, les genoux un peu sales, Jean-Paul à mal au dos mais est de très bonne humeur. Théo garde quelques billes dans sa poche et les fait tinter en marchant.

– On pourra rejouer demain ? demande-t-il.

Jean-Paul le regarde, sans répondre tout de suite. Puis il sourit en levant son pouce.

Dans le sac, le jeu vidéo est intact, mais ce n’est plus vraiment le plus important.

Parce que, pour presque rien, un trésor vient d’être transmis.




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