Série l'absurde en 1914
épisode 2 sur 5 : L'enlisement ( 1916)
La guerre avance, mais pas les hommes.
Ils ne défendent plus
une frontière – ils gardent des trous.
La terre est devenue un paysage quotidien, un refuge, qui peut se transformer en piège mortel à tout moment.
Aristide ne compte plus les jours, il compte les absents. Il s’est fait beaucoup de copains, mais combien en reste-t- il ? Il ne doute pourtant pas de la victoire prochaine, mais le prix à payer est cher, trop cher. Sa mère est morte d’inquiétude ; il ne sait plus comment la rassurer. on lui avait dit que les « balles allemandes traversaient les corps sans les blesser » mais elle sait maintenant qu’on ne peut pas cacher les morts.
Il lui écrit alors.
Maman, je vais bien. Ne t’en fais pas pour moi. Ici, on m’appelle « le vernis ». je passe entre les balles comme ils disent.
Le mensonge tient encore, l’espoir, aussi. Il lui parle de victoire et de reprendre « ce bout de terre qui est la France. »
De l’autre côté – ou peut-être juste un peu plus loin – Karl attend le bon moment.
Il tire en l’air depuis des mois. Au début, il visait au dessus
des têtes, en serrant les dents. Il avait peur qu’on le
voie.
Maintenant, c’est devenu un réflexe.
Il ne sait plus très bien ce qu’il attend exactement.
Une
occasion de prendre la fuite, d’être fait prisonnier.
Ou simplement que tout cela cesse sans qu’il ait à choisir.
Cette nuit-là, il s’est enfoncé plus profondément que
d’habitude dans son trou.
Le bombardement a cessé, mais la
terre continue de trembler en lui.
Il ferme les yeux et prie. Le silence, ici, n’existe jamais vraiment.
Quelque chose bouge contre sa jambe. D’abord léger, puis plus net.
Une douleur sèche. Karl sursaute, heurte la paroi, étouffe un cri. Pendant une seconde, il croit qu’on lui a tiré dessus. Mais non, c’est pire.
– Verdammte Scheiss…
Puis, plus bas, dans un
souffle venu d’avant la guerre :
–
Sàckel…
Le rat détale. Karl porte la main à sa jambe. La chair est entamée.
Il reste immobile un long moment, le cœur battant.
Pas à cause de la douleur.
À cause de cette idée, simple, brutale :
Ici, même les vivants commencent à ressembler aux morts.
Aristide a entendu et reconnaît le patois, comment peuvent-ils être ennemis ? Pense-t-il.
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