Aussi haut que soit le trône...
Il avait fini par se croire né pour régner.
Dans son petit bureau de PDG autoproclamé – quatre employés, dont son neveu stagiaire – il exigeait qu’on frappe avant d’entrer, qu’on dise Monsieur le Président et qu’on lui apporte son café dans une tasse en porcelaine blanche, ça donnait du style, pensait-il.
Ce matin-là, il sentit qu’un grand destin se préparait : la presse locale devait publier un article sur son entreprise. « Un acteur majeur du territoire », avait-il soufflé à la journaliste, qui avait acquiescé par politesse plus que par conviction. Le cadre destiné à accueillir l’article trônait déjà dans le hall ; il ne manquait plus que le texte.
Il s’entraînait à marcher sur la moquette comme s’il se fût agi d’un tapis rouge.
Quand le journal fut livré, il s’installa dans son fauteuil – un énorme trône en simili-cuir, acheté en promotion – et posa le quotidien sur ses genoux comme un sceptre. Il faudrait qu’il pense à demander une médaille du mérite à défaut d’une couronne.
Mais à peine la première ligne lue, il sentit une douleur fulgurante : le fauteuil avait rendu l’âme. Un craquement, puis un affaissement grotesque.
Le PDG-roi se retrouva par terre, les quatre fers en l’air, les genoux en éventail, le journal couvrant à moitié son visage empourpré.
Alerté par le vacarme, le neveu passa la tête dans l’embrasure de la porte :
– Tout va bien, Monsieur le Président ? Demanda-t-il partagé entre inquiétude et envie de rire.
– ça ne te regarde pas ! Grogna l’autre en tentant de se relever avec la dignité d’un cygne… ivre.
Le garçon, retenant un fou rire , cita machinalement la citation de Montaigne qu’il avait vue affichée dans la cuisine chez son père – peut-être un peu jaloux de la supposée réussite de son frère :
– Aussi haut que soit le trône…
Le PDG compléta sans réfléchir, pris de court :
– On n’est jamais assis que sur son cul.
Il resta un instant muet, car il venait de recevoir une double humiliation. Il se releva enfin, dépoussiérant son pantalon, prêt à faire porter la responsabilité de sa chute au service de nettoyage.
Et ce jour-là, dans le bureau de « l’acteur majeur du territoire », on découvrit qu’il existe un pouvoir que même les ambitieux ne peuvent renverser : celui de la gravité.
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