Yoann et le programme Erasmus
Yoann venait d’être accepté dans le programme Erasmus pour continuer ses études en passant une année à Bâle. Une bonne expérience, une ligne de plus sur le CV, pensait-il.
À vingt-deux ans, licence avec mention en poche, il avait une certitude tranquille : il parlait anglais comme ses notes l’attestaient depuis le collège, et la langue ne serait pas un obstacle.
Mais dès le premier soir pourtant, quelque chose se fissura.
Dans la cuisine commune, trois étudiants parlaient vite. Un Espagnol, une Allemande, une Belge. Yoann comprenait les mots, mais pas le rythme. Il souriait au mauvais moment. Il riait un peu en retard. Quand on lui posait une question, il répondait correctement, mais brièvement. La conversation repartait sans lui, comme un train qu’on regarde passer depuis le quai.
Il se dit que c’était la fatigue.
Les jours suivants, la même sensation revint. Il comprenait tout, et pourtant, il ne saisissait rien tout à fait. Il lui manquait quelque chose d’invisible, une connivence, une souplesse. Il parlait une langue, mais n’avait pas les codes, les expressions, ni les nuances.
Sa chambre était simple. Un lit, une table, une lampe, son ordinateur. Et, le troisième jour, un livre ancien apparut.
Ou plutôt, il le remarqua.
Il était posé là, contre le mur, à côté de la lampe, comme s’il avait toujours été à cet endroit. Yoann eut l’impression étrange de l’avoir déjà vu, sans jamais y avoir prêté attention.
Un petit volume relié, sans titre apparent. En l’ouvrant, il découvrit un texte en latin. Dense, mais étrangement lisible. Dans la marge, des annotations fines et gracieuses à l’encre noire.
Yoann avait fait du latin au lycée. Suffisamment pour reconnaître les structures, pas assez pour lire sans effort. Pourtant, il s’y plongea avec curiosité.
Les premières lignes parlaient de voyage. D’un homme fatigué de changer de ville, de lit, de langue. Il avançait lentement, mot après mot, comme on traverse une rivière sur des pierres instables.
Le lendemain, après une soirée où il s’était senti de trop, il rouvrit le livre. Une phrase, dans la marge, semblait répondre à son trouble :
“On peut connaître les mots d’une langue sans jamais rencontrer ceux qui la parlent.”
Il resta immobile.
Il était certain de ne pas avoir lu cette annotation la veille.
Les jours passèrent. Yoann continua ses cours, ses tentatives de conversation, ses silences. Et chaque soir, il retrouvait le livre.
Le texte principal évoquait des querelles religieuses, des disputes absurdes, des hommes persuadés de détenir la vérité. Mais dans les marges, une autre voix apparaissait. Plus intime. Plus proche.
“Ce n’est pas la langue qui sépare, mais l’empressement.”
Ou encore :
“Comprendre demande du temps. Il faut écouter avant de parler. Parler donne l’illusion d’y être déjà.”
Yoann ne savait pas qui écrivait cela. Une intuition le traversa un soir, en tombant sur une allusion à « Éloge de la folie », puis à un ami anglais qu’il ne nommait pas. Il pensa à Érasme, sans oser y croire vraiment.
Quelque chose changea en lui. Il parla moins, écouta davantage, accepta de ne pas comprendre immédiatement. Il demandait parfois qu’on répète, sans honte. Il observait les gestes, les silences, les regards. Peu à peu, les conversations cessèrent d’être des performances et devinrent des rencontres.
Un soir, dans la cuisine, il resta tard avec Klara, l’allemande. Ils parlèrent de leurs enfances, des mots intraduisibles, des expressions qui n’existent que dans une langue. Il chercha ses phrases. Elle attendit. Et pour la première fois, il eut l’impression d’être compris.
Pas parfaitement, mais réellement.
La veille de son départ, il voulut emporter le livre mais ne le trouva pas.
À la place, sur la table, une feuille pliée dont il reconnut son écriture.
Il ne se souvenait pas l’avoir écrite.
Il la déplia et lut :
“On croit aller vite quand les mots viennent facilement. Mais ce n’est pas là que ça se passe.”
La phrase s’arrêtait presque là, comme si elle avait hésité.
En bas, une signature incomplète. Comme interrompue : Eras…
Yoann resta un moment sans bouger.
Le lendemain, il quitta Bâle.
Dans le train, entouré de langues qu’il comprenait encore imparfaitement, il ne chercha plus à suivre chaque phrase.
Il écouta. Et, pour la première fois, cela lui sembla suffisant.
Commentaires
Enregistrer un commentaire