Le paradoxe

 ( hommage discret à la chaîne « science étonnante de David Louapre »)

Georges est contrôleur aérien.
Il dîne tous les soirs à 19h00, se couche à 21h00 et se lève à 4h00. Tous les jours, depuis trente-cinq ans.

Mais ce soir, Georges a pris sa retraite. Alors il est sorti.

Tous les collègues sont venus. On a trinqué, ri, raconté des histoires. Puis, vers 22h00, le bar s’est vidé comme un terminal après le dernier vol. Il ne reste plus que Gérard, son pote.

Gérard, pour l’occasion, a posé sa journée du lendemain. Il a un objectif très clair : dérider Georges. Il a même fait un pari – et ce n’est pas gagné !

Alors ils boivent. Beaucoup.Trop, peut-être.

Pour deux hommes qui ne boivent jamais, ça ne pardonne pas.

Et déridé, Georges l’est. Le rire lui vient en vagues incontrôlables. À un moment, il se lève. Il danse entre deux tables, avec une application étrange, comme s’il guidait des avions invisibles avec ses bras.

Derrière le bar, le barman essuie un verre. Il regarde une seconde… puis reprend.

Gérard filme. La vidéo circule déjà quelque part avec la mention « pari gagné ».

Quand Georges revient s’asseoir, il est essoufflé, rouge, heureux. Un peu perdu aussi.

Gérard le regarde alors très sérieusement.

Dans notre état, il ne serait pas raisonnable de rentrer. Je te propose un hôtel.
– Un hôtel ?
– Oui, juste en face. L’hôtel de l’infini. Il y a toujours des chambres. Même quand c’est complet.

Georges cligne des yeux. Lentement.

Quelque chose accroche.

– Attends… répète.

– C’est simple. Quand tout est plein, ils décalent tout le monde d’une chambre. Le 1 va dans la 2, le 2 dans la 3… et la 1 devient libre.

Georges ne rit pas.

Il attrape une serviette, un stylo.

1 → 2
2 → 3
3 → 4

Derrière le bar, le barman ralentit un peu son geste.
Il jette un œil aux flèches.

Georges s’arrête.

– …ça marche.

Gérard sourit.

– Bien sûr que ça marche.

– Et si on est dix ?

– Ils décalent de dix.

Georges écrit plus vite.

– Cent ?

– Cent.

– Mille ?

– Mille.

Le barman pose son verre, il écoute, sans en avoir l’air.

Georges relève la tête.

– …une infinité ?

Gérard hésite une seconde.

– Pareil.

Silence.

Le barman se sert un doigt de whisky. Sans commentaire.

Georges fixe sa serviette. Les flèches s’étendent, mais il n’y a plus de place donc, ça coince.

– Mais… si tout le monde bouge… personne ne sort… et pourtant il y a de la place…

Sa voix baisse.

– C’est plein… mais ça accepte encore…

Il écrit à nouveau.

1 → 2
2 → 4
3 → 6

– On met tout le monde dans les chambres paires…

– Voilà !

Georges s’arrête net.

– …donc les impaires sont vides.

– Oui.

– Mais elles étaient pleines.

– Oui.

– Donc elles sont pleines… et vides.

Derrière le bar, le barman lève les yeux.

– Moi, quand c’est plein… c’est plein.

Personne ne répond.

Georges repose le stylo avec précaution. Il regarde autour de lui, comme pour vérifier que le monde tient encore.

– Monsieur ?

Le barman s’approche.

– Vous avez combien de tables ici ?

– Trente.

Georges hoche la tête, visiblement soulagé.

– Parfait. C’est fini.

– Pardon ?

– Trente, c’est bien. Ça s’arrête.

Le barman ne discute pas, il retourne à son verre, perplexe.

Gérard, lui, comprend qu’il vaut mieux en rester là.

Il pose une main sur l’épaule de Georges.

– Viens. J’ai appelé un taxi. Tu dors chez moi ce soir.

Georges se lève, un peu raide.

– Tu es sûr qu’il y a de la place ?

Gérard sourit.

– Toujours une chambre pour toi.

Georges le regarde, méfiant.

– Une vraie ?

Gérard hésite.

– …numérotée.

Georges réfléchit une seconde.

– D’accord.

Ils avancent vers la sortie.

Derrière eux, le barman vide son verre.

Puis il range la serviette couverte de flèches dans un tiroir.

Au cas où.



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