La salle d'attente

 La salle d’attente déborde.

Pas seulement de gens — de soupirs, de toux, de conversations mal calibrées, d’impatiences mal contenues. Les chaises en plastique semblent trop petites pour accueillir tout ça. Même l’air paraît saturé, épais comme un brouillard dense.

Juste en face, il y a l’homme sans masque.

Il tousse avec application, presque avec conscience professionnelle. Une toux large, ouverte, généreuse. Une toux de partage. À chaque quinte, il projette un peu de lui-même dans l’espace commun, comme s’il participait activement à la vie du lieu. Personne n’ose rien dire. Les regards se croisent, furtifs, solidaires dans l’indignation silencieuse.

À droite, une femme tente de négocier avec une tempête de quatre ans.

— Non, j’ai dit non.
— SIIIIIIII !

L’enfant est rouge, tremblant d’une colère épique. Le monde entier conspire contre lui, et particulièrement cette chaise, ce sol, cette vie. Il se tord, glisse, s’effondre, renaît en hurlement. Sa mère tient bon, mais ses yeux trahissent une fatigue ancienne, quelque chose qui lâche doucement.

Un peu plus loin, dans l’aire de jeux, un autre enfant rit comme s’il avait trouvé le secret du bonheur. Il saute, il grimpe, il invente des règles absurdes à un jeu qui n’en a pas. Son père l’observe avec une gravité résignée.

— On va chez le dentiste, tu sais ?

L’enfant s’arrête, le regarde, et dans ce court silence passe toute la tragédie de l’existence.

— Non. Je joue !

C’est simple. Définitif. Philosophiquement impeccable.

Dans un coin, deux hommes refont les élections municipales.

— Le problème actuel, c’est la gestion des budgets…
— Mais pas du tout, c’est une question de vision !

Ils s’animent, s’échauffent, convoquent des chiffres approximatifs et des souvenirs flous. Et puis un troisième, qu’on n’avait pas vu arriver, s’invite dans la danse.

— De toute façon, les gauchistes ont tout détruit.

Il lâche ça comme on jette une pierre dans une mare. Le débat change de nature. Les voix montent. Les mots deviennent plus courts, plus durs. On sent que ça pourrait déraper pour de bon, ici, entre le distributeur de gel hydroalcoolique vide et un poster sur les bienfaits du brossage de dents.

Et au milieu de tout ça, Colette.

Elle n’aime pas les docteurs mais là, il a bien fallu. Trop longtemps que ça traîne.

La tête lourde, le front brûlant, chaque son résonnant comme un coup de marteau dans une boîte en métal. Elle serre les dents — mauvaise idée, ici — et fixe un point invisible sur le mur.

Elle ne veut rien comprendre, rien analyser, rien excuser.

Elle veut juste que tout le monde se taise.

Juste cinq minutes.

Cinq petites minutes de silence dans ce chaos humain. Cinq minutes pour respirer sans entendre, sans subir, sans exister avec les autres.

Sa patience se fissure doucement. Elle sent que ça monte, que ça va sortir. Un cri, peut-être. Quelque chose de disproportionné, de libérateur, de regrettable.

Et puis—

Un bruit étrange.

Un petit plop discret, suivi d’un silence suspendu.

Tous les regards convergent vers l’aire de jeux.

Le petit garçon, celui qui refusait le dentiste, vient de souffler dans un gant en latex qu’il a trouvé on ne sait où. Il l’a gonflé comme un ballon grotesque, les doigts dressés comme cinq antennes absurdes.

Il le regarde, fier, presque scientifique.

Puis, très sérieusement, il déclare :

— Regarde papa, c’est un poulet.

Une seconde de flottement.

Et le gant explose.

Un claquement sec, inattendu.

Le garçon sursaute, puis éclate de rire. Un rire pur, incontrôlable, contagieux. Le genre de rire qui ne demande pas la permission.

Et quelque chose cède.

D’abord un sourire, timide, chez la mère épuisée. Puis un reniflement amusé chez le père du futur patient. Même les deux débatteurs suspendent leur joute, pris de court. L’homme sans masque esquisse une grimace qui ressemble à une tentative de rire.

Et puis, presque malgré eux, les gens rient.

Pas tous en même temps, pas de la même façon. Mais ça circule. Ça se propage autrement que la toux. Ça brasse un peu l’air.

Colette sent son agacement se fissurer. Sa tête lui fait toujours mal. Elle est toujours malade, toujours coincée ici.

Mais elle laisse échapper un rire, court, fragile, un peu surpris.

Et pendant quelques minutes, la salle d’attente respire mieux. Toutes les colères sont rentées, même

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