Le tour de cartes


 (Hommage discret à Tony Gardette)

Lili était une bonne élève. Sérieuse, appliquée, et surtout, elle aimait apprendre. Tout lui plaisait. Elle n’avait pas vraiment de raisons d’aimer plus les maths que les autres matières.

Et pourtant, c’était toujours le meilleur cours de sa journée.

Elle n’aurait pas su dire pourquoi. C’était comme une sensation de bien-être.

Ce prof était toujours disponible. Il répondait à toutes les questions, même les questions idiotes de Kévin, c’est dire. Il ne s’énervait jamais. Et quand il essayait de faire peur en faisant les gros yeux, ça n’intimidait pas grand monde. On voyait bien qu’il n’y croyait pas lui-même.

Un jour, la classe était agitée. Il a sorti un jeu de cartes de sa poche, et l’a posé par terre, devant le tableau.

Puis il a dit, avec un sérieux tranquille :

– Je vais vous faire un tour de cartes.

Là, quelques têtes se sont relevées.

Même Kévin, qui d’habitude parlait encore pendant que les autres se taisaient, a suspendu sa phrase en plein milieu.

On attendait.

Le silence s’est installé. Un vrai silence, cette fois, pas celui qu’on fabrique pour faire semblant.

Alors il a fait un pas sur le côté, et il a contourné le jeu de cartes.

Simplement. Sans geste spectaculaire. Sans sourire. Sans rien ajouter.

Il a fait le tour.

Puis il s’est arrêté de l’autre côté, comme si quelque chose venait d’être accompli.

Personne n’a compris.

Il y a eu une seconde vide. Une seconde un peu flottante, où chacun regardait les autres pour vérifier s’il avait raté quelque chose.

Et puis Charline a laissé échapper un bruit. Pas vraiment un rire. Plutôt une fuite d’air, comme un ballon qu’on n’arrive pas à tenir fermé. Elle s’est mordu la lèvre, mais ça revenait.

Ça faisait des petits à-coups.

Et ça a suffi.

Quelqu’un derrière a soufflé du nez. Une chaise a grincé. Une main s’est posée sur une bouche trop tard.

Et d’un coup, ça a lâché.

Pas un rire propre. Pas un rire organisé. Un truc qui partait dans tous les sens, qui montait, qui se cassait, qui repartait. Même ceux qui trouvaient ça idiot étaient pris dedans, malgré eux.

Lui, il regardait. Pas en attendant que ça se calme. Pas en cherchant à reprendre la main.

Il regardait comme on regarde quelque chose qui existe, simplement. Sans juger.

Quand le bruit est retombé, il a ramassé les cartes.

– Bon, reprenons.

Et on a repris.

Plus tard, en sortant, certains ont dit que c’était nul. D’autres que ça ne servait à rien.

Mais personne ne l’a oublié.

Ce qui restait, ce n’était pas le “tour”.

Une manière de ne jamais avoir l’impression d’être de trop dans la salle. Même quand on ne comprenait pas. Même quand on n’écoutait qu’à moitié.

Il ne regardait pas les élèves comme un ensemble à tenir.

Il regardait chacun comme quelqu’un qui pouvait, à un moment ou à un autre, entrer dans ce qui se passait.

Et ça arrivait.

Pas toujours au même moment. Pas pour les mêmes raisons.

Il y avait les points bonus aussi.

Un kinder par point bonus en fin de contrôle.

Lili ne se vantait pas, mais lui coûtait un peu cher.

Mais une fois, une seule, elle a échoué à la moitié de la question.

Quand il lui a rendu la copie, il lui a donné un mini-kinder et lui a souri :

– Ce n’est pas un échec, c’est une demi-réussite.

Et ça aussi, Lili s’en souviendrait longtemps.


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