Le concours
– Il faut redynamiser le village.
Le nouveau maire avait dit ça avec les deux mains posées sur la
table de la salle des fêtes, comme un capitaine annonçant un grand
départ. Derrière lui, un vidéoprojecteur affichait :
«
Saint-Martin-sur-Lède : Horizon 2030 ».
Les anciens du conseil municipal regardaient ça en silence.
Marcel mâchonnait un cure-dent.
Aimé dormait presque déjà.
La jeune équipe, elle, débordait d’idées.
– On pourrait organiser des randonnées immersives.
–
Des bains de forêt !
– Une journée bien-être et reconnexion
au vivant.
– Une découverte de la cuisine végétale locale…
À “végétale”, Marcel leva un sourcil.
Au fond de la salle, quelqu’un murmura :
– C’est donc
ça, les steak-frites sans steak…
Personne ne releva.
Le maire continuait, enthousiaste :
– Il faut sortir des sentiers battus. Créer du lien. Réinventer notre rapport au temps.
Aimé ouvrit un œil.
– Au temps de quoi ?
La petite Pauline, chargée de communication, fit défiler une diapositive montrant des Coréens allongés sur des tapis colorés.
– En Corée du Sud, ils organisent des concours de sieste. Ça attire énormément de monde.
Un silence accueillit l’information.
Puis Marcel demanda :
– Et y en a un qui perd parce qu’il
dort mal ?
– Ce n’est pas exactement le principe…
Pauline expliqua :
les capteurs cardiaques, la relaxation,
les critères de détente, la respiration consciente.
Les anciens écoutaient avec la gravité de paysans regardant un moteur qu’on démonte pour rien.
Puis Aimé prit la parole.
– Donc… votre idée… c’est une sieste.
– Un concours de sieste, corrigea Pauline.
Aimé hocha lentement la tête.
– Ah.
Nouveau silence.
Puis Marcel déclara :
– on fera quand-même la
« moule-frite dansante » hein ?
Le concours eut lieu un dimanche de juin, autour du kiosque de parc floral.
Les jeunes participants arrivèrent équipés :
tapis
ergonomiques, tisanes détox, coussins cervicaux, montres connectées
et applications de cohérence cardiaque.
Un homme avait même apporté un masque de sommeil lesté et des bâtonnets d’encens.
Marcel regardait ça comme on observe des touristes essayer de traire une chèvre.
Les anciens, eux, s’installèrent sur des transats récupérés au camping municipal.
Aimé accepta qu’on lui fixe les capteurs sur le torse, même s’il trouvait ça “un peu excessif pour fermer les yeux”.
Avant le départ, il annonça simplement :
– Je reviens dans trente-cinq minutes.
Puis il croisa les mains sur son ventre.
Le maire donna le signal.
Au début, tout se passa bien.
On entendait les moineaux, un tracteur au loin et les notifications discrètement coupées des téléphones qu’on vérifiait quand même.
Très vite, les jeunes commencèrent à remuer :
une jambe
qu’on décroise,
un coussin qu’on ajuste,
une
respiration qu’on force un peu trop.
L’un d’eux ouvrit un œil pour vérifier son rythme cardiaque.
Marcel dormait déjà bouche ouverte.
Au bout de dix minutes, les capteurs d’Aimé commencèrent à biper.
Pauline fronça les sourcils.
– Son pouls chute.
Le maire se pencha sur l’écran.
– Sa température aussi…
Les chiffres continuaient de descendre.
Autour du transat, l’agitation monta brusquement.
– Monsieur Aimé ?
– Vous m’entendez ?
–
Appelez les secours.
Mais Aimé était loin.
Il marchait tranquillement sur le chemin des Peupliers, celui qu’il avait emprunté presque tous les jours pendant trente ans.
Ses genoux ne lui permettaient plus de faire la boucle depuis longtemps. Alors désormais, il profitait de la sieste.
Plus loin, près du vieux terrain communal, il aperçut Nanard et Jeannot en pleine partie de pétanque.
Tous les deux vivaient à l’EHPAD depuis des années et ne tenaient plus debout sans aide.
Mais ici, ils jouaient encore.
– Tu tires comme une taupe, criait Jeannot.
– Et toi,
tu mesures toujours du mauvais côté, figure de poulpe !
Aimé s’assit un moment pour les regarder se disputer.
Pendant ce temps, sur la place, les pompiers arrivaient en courant.
On secouait doucement son épaule.
On préparait le
défibrillateur.
Une jeune femme cherchait l’adrénaline dans
une mallette rouge.
Puis, progressivement, le pouls remonta.
Les chiffres cessèrent de clignoter.
Aimé inspira profondément.
Ses doigts bougèrent.
Il ouvrit les yeux sur une dizaine de visages penchés au-dessus de lui.
Les pompiers soupirèrent de soulagement.
Le maire posa une main tremblante sur son épaule.
– Aimé… vous nous avez fait peur.
Aimé cligna des yeux, regarda autour de lui puis demanda :
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Personne ne répondit.
Alors il se redressa lentement et attrapa sa casquette.
– Je vous avais dit trente-cinq minutes.

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