Le père et la mer.
Le prêtre n’avait pas encore quitté le port que déjà, il pâlissait.
– Fixez l’horizon, mon père. Pas vos chaussures.
–
J’essaie… mais il bouge.
– C’est vous qui bougez, pas
lui.
Le marin esquissa un sourire. Il avait vu ça cent fois.
Le
prêtre, lui, regrettait déjà la stabilité de son église.
– Respirez doucement. Et évitez de penser.
– Éviter de
penser… voilà un conseil que je ne donne pas souvent.
Le marin ricana.
– Sur la mer, vos idées ne servent à rien.
Le prêtre ferma les yeux un instant.
– C’est bien ce qui m’inquiète.
Le ciel changea sans prévenir.
Le vent se leva comme une
porte qu’on claque.
Puis la mer prit toute la place.
Le marin ne souriait plus.
– Accrochez-vous !
Le bateau grinçait. Chaque vague semblait vouloir l’effacer.
– Ça… ça va passer, hein ? lança le prêtre, entre deux secousses.
Le marin ne répondit pas tout de suite. Ses gestes étaient précis, mais son regard avait changé.
– Je… j’en ai vu d’autres.
Une vague plus forte que les autres s’abattit.
Le silence
qui suivit fut pire que le bruit.
– Dites-moi, murmura-t-il, sans regarder le prêtre…
Vous
pouvez faire quelque chose contre ça ?
Le prêtre le fixa. Il n’était plus pâle. Sa voix, elle, était calme.
– Non.
Le marin releva les yeux, surpris.
– Non ?
– Non. Mais on peut prier.
Le marin avala sa salive.
– Et comment on fait ?
Le prêtre posa une main sur la rambarde, comme s’il retrouvait enfin un sol.
– On ne parle plus à la mer.
On parle à ce qui est plus
vaste qu’elle.
Un instant passa. Le vent hurlait.
– Mais qu’est-ce qu’il faut dire ? Je connais rien à vos bondieuseries moi.
Le prêtre hésita à peine.
– Sois juste sincère. Conscient. Même sans mots.
Le marin ferma les yeux. Ses lèvres bougèrent maladroitement.
– Je… je sais pas faire.
– Ce n’est pas grave.
Une autre vague. Moins terrible. Ou peut-être différemment.
– Continue.
Quand le bateau entra enfin au port, la mer était redevenue presque docile.
Le marin resta silencieux longtemps. Puis il regarda le prêtre.
– Votre truc… ça a marché
Le prêtre sourit légèrement, encore étonné lui-même.
– Ce n’est pas mon “truc”.
Ils descendirent.
Le prêtre posa le pied sur la terre ferme, vacilla un peu… puis se redressa.
Il regarda l’eau, un moment.
– Je comprends mieux ces mots que j’ai souvent entendus…
Le marin plissa les yeux.
– Lesquelles ?
Le prêtre répondit doucement :
– Pour apprendre à prier… il faut aller sur la mer.
Le marin regarda la mer comme s’il la voyait pour la première fois.

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