Marcellin passe par la petite porte.

 (Il fut un temps où certains hommes entraient dans les églises par des portes plus basses, comme si leur place dans le monde devait l’être aussi.)

Marcellin entra dans l’église presque par hasard. La porte grinça à peine. À l’intérieur, l’air était frais, chargé d’une odeur de pierre et de cire fondue. Il resta un moment près de l’entrée, comme on hésite à troubler quelque chose de trop ancien. Il n’était pas croyant, pas vraiment. Mais les églises l’attiraient, depuis toujours.

Il longea lentement le mur, les mains serrées contre ses cuisses, observant les bancs vides, les cierges consumés, les visages figés des statues. Et puis, presque cachée dans l’ombre, il la vit.

Une porte, plus petite que les autres. Étroitement encadrée dans la pierre, comme si on l’avait ajoutée après coup, ou tolérée à contrecœur. Il restait le relief d’une inscription effacée.

Sans réfléchir, il s’en approcha. Elle était à sa taille, pas besoin de se pencher pour en franchir le seuil.

– On ne l’utilise plus.

La voix le fit sursauter. Il se retourna vivement.

Le prêtre se tenait derrière lui, immobile.

Marcellin se sentit jugé par le regard fixe posé sur lui.

– Oh, désolé mon père, j’étais juste intrigué par cette porte, dit-il.

Le prêtre esquissa un léger sourire.

– La plupart des gens passent à côté.

Un silence s’installa. Le regard du prêtre glissa de la porte à son visage, puis s’y attarda une seconde de trop.

– Vous êtes du coin ?

Il haussa les épaules.

– Je ne sais pas trop.
Un temps.
– J’ai grandi à l’assistance publique.

Le prêtre hocha lentement la tête, comme si cette réponse venait confirmer une pensée restée inachevée.

Ses yeux revinrent à la petite porte.

– On l’appelait la porte des cagots.

Le mot tomba doucement, mais il eut l’impression qu’il résonnait dans toute l’église.

– Des gens qu’on faisait entrer à part. On disait qu’ils n’étaient pas comme les autres.

– Pourquoi ?

Le prêtre hésita.

– On leur prêtait des signes… des détails du corps, du visage…on disait qu’il ne fallait pas s’en approcher, qu’ils pouvaient être maléfiques...
Il
marqua une pause.
– Mais vous savez… les hommes finissent toujours par voir ce qu’ils ont décidé de voir.

Un silence plus lourd suivit.

– Heureusement, c’est du passé maintenant. Mais pour se souvenir, il existe le « musée des cagots au château des Nestes à Arreau, dans les Haute-Pyréenées. »

Marcellin sentit une gêne inexplicable, il acquiesça, sans répondre.

Mais en quittant l’église, il jeta un dernier regard à la petite porte.

Et, sans savoir pourquoi, il porta la main à son oreille.

Quelques jours plus tard, à la bibliothèque, il lança une recherche sur internet et compris le trouble du prêtre.

 Il lut lentement, mais sa curiosité était piquée au vif.

Petite taille…
Oreilles particulières…
Métiers du bois…

Il sentit quelque chose se serrer en lui.

Une image remonta.
Une cour d’école.
Des rires.
Un surnom qu’il avait fini par oublier.

Ses doigts se crispèrent légèrement sur la souris.

Plus loin :

Il y a de fortes chances qu’une personne…

Il ne termina pas la phrase.

Il releva la tête.

Autour de lui, les livres semblaient soudain trop nombreux, trop silencieux.

Alors, presque malgré lui, il murmura :

— Et si…

Mais il ne savait pas encore s’il venait de poser une question…
ou d’ouvrir une porte, mais il irait au musée des cagots. Et malgré le trouble, une pensée s’imposa à lui : ce passé, aussi incertain soit-il, valait mieux que le vide.

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