Le néo-buronnier.

 


Léo était un garçon posé et raisonnable, sauf quand il était sur sa moto.

Là, il perdait toute notion du danger. Il était grisé par la vitesse, surtout lorsqu'il pouvait épouser le tracé sinueux des routes de montagne. Il se couchait dans les virages et exultait quand sa genouillère projetait des étincelles sur le bitume, tandis que le décor se fondait autour de lui comme une image accélérée.

Ce jour-là, il n'avait pas vu le panneau.

Une fine bruine et des nuages bas rendaient la visibilité médiocre sur le plateau de l'Aubrac. Un dépassement dans un virage, une masse sombre qui surgit devant lui, un coup de frein trop tardif.

Léo percuta le tracteur.

Il fut projeté de sa moto et termina sa course dans la bétaillère. Ce fut une sacrée pagaille. Les vaches affolées meuglaient, se bousculaient et cherchaient à s'échapper.

Par une chance inouïe, Léo ne fut pas piétiné.

L'agriculteur, qui avait garé son tracteur sur le bas-côté, retrouva le jeune homme inconscient, juché sur le dos de Marguerite.

Les heures qui suivirent furent critiques. Léo fut déclaré mort à trois reprises avant que son cœur ne reparte une dernière fois.

Puis il sombra dans un coma stable.

Il y resta trois mois.

Ses parents et sa fiancée venaient le voir tous les jours. À aucun moment ils ne cédèrent au désespoir. Ils lui parlaient, lui racontaient leur journée, les nouvelles du village, les petites choses sans importance qui pouvaient encore avoir de l'importance pour quelqu'un qui les entendait peut-être.

Roxane, elle, avait entrepris de lui faire la lecture.

Elle achetait des livres au relais H, en empruntait à la bibliothèque, en trouvait dans les boîtes à livres des environs. Un jour, elle découvrit une collection de vieux romans du terroir : Jean Anglade, René Fallet, Christian Laborie.

Elle se mit à les lire à Léo.

Elle ne savait pas s'il entendait, mais elle continuait.

Un matin, trois mois après l'accident, Léo ouvrit les yeux.

Ses parents et Roxane étaient là. Ils discutaient à voix basse, comme ils le faisaient depuis des semaines, comme si Léo pouvait encore les entendre.

Il ouvrit les yeux sans bruit.

Il regarda autour de lui avec effroi, puis son visage s'apaisa lorsqu'il reconnut Roxane.

– Il a ouvert les yeux, souffla-t-elle en se levant précipitamment. Appelez une infirmière.

Sa mère s'approcha et lui prit la main.

– Comment tu te sens, mon chéri ?

Léo la regarda sans répondre.

Puis il demanda, d'une voix faible :

– Où sont-elles ?

Un silence tomba dans la chambre.

Ses parents échangèrent un regard.

L'infirmière, qui venait d'entrer, s'approcha du lit.

– Qui donc, monsieur Léo ?

Léo ouvrit de grands yeux.

– Les vaches.

L'infirmière regarda les parents.

– Je vais chercher le médecin.

– Les vaches, répéta Léo. Je dois aller à l'estive.

Cette fois, les regards échangés furent inquiets.

– Tu veux parler de ton accident, mon chéri ? demanda doucement sa mère.

Roxane se détourna pour cacher ses larmes.

– Quel accident ?

Léo fronça les sourcils.

– C'est l'estive. Elles m'attendent, c'est tout.

Quelques minutes plus tard, un médecin entra dans la chambre. Il examina Léo, lui parla calmement, lui demanda de serrer ses doigts, de suivre son doigt des yeux, puis lui posa quelques questions simples.

– Comment t'appelles-tu ?

– Léo.

– Tu sais où tu es ?

– À l'hôpital.

– Très bien. Et qu'est-ce que tu fais dans la vie ? Ce n'est pas indiqué dans ton dossier.

Léo réfléchit un instant.

– Buronnier.

Le médecin se tourna vers la famille.

– Il est comptable, dit le père.

Léo regarda son père.

– Je suis comptable aussi.

Le médecin resta silencieux.

Roxane, elle, ne regardait plus personne.

Elle regardait les livres empilés sur la table de chevet.

Elle en prit un, le feuilleta lentement, puis s'approcha du lit.

Elle embrassa Léo sur le front.

– Tu m'as entendue, n'est-ce pas ?

Léo sourit.

– Tu dormais, mais tu m'entendais ?

Il secoua doucement la tête.

– Je ne dormais pas.

Roxane sentit son cœur se serrer.

– Alors tu étais où ?

Léo regarda vers la fenêtre.

Pendant quelques secondes, il sembla écouter quelque chose que les autres ne pouvaient pas entendre.

Puis il répondit :

– Là-haut.

– Où ça ?

Il se tourna vers elle.

– Au buron.

Roxane regarda les livres.

– Qu'est-ce que tu faisais au buron ?

Léo eut un petit sourire, comme si la réponse allait de soi.

– Je travaillais.

Puis il ajouta :

– Il faut que je monte. L'estive a déjà commencé.

Le médecin intervint doucement :

– Léo, tu es resté dans le coma pendant trois mois.

Léo le regarda, incrédule.

– Trois mois ?

– Oui.

Il resta silencieux.

Puis il demanda :

– Et les vaches ?

Personne ne répondit.


II – Gustave

Quelques jours plus tard, une infirmière ouvrit la porte de la chambre et annonça un visiteur.

– Monsieur Léo, vous avez de la visite.

Elle s'écarta.

Un homme à la stature imposante entra. Il paraissait gêné. Il enleva sa casquette et la serra entre ses mains.

– Bonjour jeune homme. Je suis le conducteur du tracteur.

Léo se redressa aussitôt.

Son visage s'éclaira.

– Gustave ! Tu m'amènes à l'estive ?

L'homme regarda l'infirmière, les parents de Léo, puis Roxane.

– Il doit y avoir un malentendu. Je m'appelle Paul.

Léo le dévisagea.

– Paul ?

– Oui. On m'a toujours dit que je ressemblais à mon grand-père, mais quand même...

Il eut un sourire embarrassé.

– Je suis content de vous voir en vie. Vous pouvez remercier Dieu... et Marguerite.

Roxane releva la tête.

– Marguerite ?

– Oui. Quand le jeune homme est tombé dans la bétaillère, il s'est retrouvé sur son dos. Elle l'a gardé sur elle...

Il ne termina pas sa phrase.

Léo regardait toujours Paul.

– Gustave va bien ?

Paul pâlit légèrement.

– Vous connaissiez mon grand-père ?

Léo sembla surpris par la question.

– Bien sûr.

– Vous l'avez connu où ?

Léo réfléchit.

– Là-haut.

Paul attendit.

– Il travaillait au buron.

Un silence.

Roxane observa Paul. Il semblait chercher quelque chose dans le visage de Léo.

– Mon grand-père était buronnier, dit-il finalement.

Léo sourit.

– Oui. Il m'a appris le métier.

Paul fronça les sourcils.

– Il vous a appris quoi ?

Léo allait répondre, mais une infirmière entra avec le médecin.

La conversation s'interrompit.

Paul se leva.

– Je vais vous laisser vous reposer.

Avant de sortir, il regarda une dernière fois Léo.

– Vous êtes vraiment certain de l'avoir connu ?

Léo sourit.

– Il portait toujours sa vieille casquette.

Paul porta instinctivement la main à la sienne.

Puis il sortit.

Roxane attendit que la porte se referme.

– Tu sais qu'il est mort ?

Léo la regarda.

– Qui ?

– Gustave.

Léo resta silencieux.

– Non.

Il baissa les yeux.

– Pas quand j'étais là-haut.

Roxane ne posa pas d'autre question.


III – Le buron

Lorsque Léo sortit enfin de l'hôpital, il dut réapprendre à marcher, à monter quelques marches et à retrouver des gestes simples.

Les médecins lui recommandèrent du repos.

Roxane l'emmena passer quelques jours chez elle.

Léo semblait heureux de retrouver le monde ordinaire. Il riait davantage. Il mangeait avec appétit. Il plaisantait avec ses parents au téléphone.

Mais quelque chose avait changé.

Un matin, alors qu'ils roulaient sur une petite route de l'Aubrac, Léo demanda soudain à Roxane de tourner à gauche.

– Pourquoi ?

– Je ne sais pas.

Ils continuèrent.

Quelques kilomètres plus loin :

– À droite.

– Tu connais cette route ?

– Oui… et non.

Ils poursuivirent encore.

Puis Léo demanda de s'arrêter.

Devant eux, un chemin à peine visible disparaissait dans les herbes.

Léo descendit de voiture, Roxane à sa suite.

Ils marchèrent quelques centaines de mètres.

Puis le buron apparut.

Léo s'immobilisa.

Il regarda la bâtisse comme on retrouve une maison après une longue absence.

Mais quelque chose n'allait pas.

Le toit était en partie effondré. Les volets pendaient sur leurs gonds. Les herbes avaient envahi l'entrée. Une ronce avait traversé une fenêtre brisée.

Léo resta longtemps sans parler.

– C'est ici.

Roxane regarda le bâtiment.

– Tu es sûr ?

– Oui.

Il poussa la porte.

À l'intérieur, il faisait froid et sombre.

Léo s'avança.

– Le foyer était là.

Il désigna un amas de pierres.

– Et la table ici.

Il regarda autour de lui.

– Les seaux étaient contre le mur.

Roxane ne disait rien.

– Gustave dormait là.

Il désigna un coin de la pièce.

Roxane regarda son visage.

– Léo...

– Ce n'était pas comme ça.

– Comment c'était ?

Il chercha ses mots.

– Vivant.

Elle lui prit la main.

– Tu crois que tu étais vraiment ici ?

Léo la regarda.

– Je sais que j'étais ici.

Ils redescendirent au village.

Ils poussèrent la porte d'une agence immobilière.

La femme derrière le bureau consulta quelques dossiers.

– Ah oui... ces bâtiments-là.

Elle chercha sur son ordinateur.

– Ils sont à l'abandon depuis longtemps. Il y en a plusieurs sur la parcelle. Le propriétaire n'en fait plus rien.

Léo échangea un regard avec Roxane.

– C'est à vendre ?

– Ils étaient à vendre, oui. Enfin... si le propriétaire accepte encore de vendre.

Elle leur donna une adresse et un numéro de téléphone.

– Vous pouvez toujours appeler. C'est un monsieur Paul Marty.

Léo regarda Roxane.

– Paul ?

Léo avait déjà sorti son téléphone.


IV – La transmission

Le téléphone sonna longtemps.

Puis une voix répondit.

– Allô ?

Léo resta silencieux.

Il connaissait cette voix.

– Paul ?

Un silence.

– Oui.

– C'est Léo.

Un autre silence.

– Je sais.

Léo regarda Roxane.

– Je suis devant le buron.

Paul ne répondit pas tout de suite.

– Vous l'avez trouvé ?

– Je ne l'ai pas trouvé.

Léo regarda la bâtisse derrière eux.

– Je suis revenu.

Paul souffla doucement dans le téléphone.

– Alors il faut qu'on se voie.

Ils se retrouvèrent le lendemain matin.

Paul arriva avec une vieille boîte en bois sous le bras.

– C'était à mon grand-père.

Il la posa sur la table du buron.

À l'intérieur se trouvaient quelques outils, des papiers jaunis, un vieux carnet et une photographie.

Léo prit la photo.

Il reconnut immédiatement Gustave.

Le même homme, la même casquette, la même moustache, le même regard.

À côté de lui se tenait une jeune femme.

Et derrière eux, une rangée de vaches.

Léo sourit, en désigna une du doigt.

– Marguerite !

Paul leva brusquement les yeux.

– Comment tu sais ça ?

– Elle était là.

Paul prit le vieux carnet.

– Mon grand-père écrivait tout. Les dates d'estive, les vêlages, les quantités de lait...

Il ouvrit quelques pages.

– Et ça.

Il désigna une page.

Léo s'approcha et lut une recette : une méthode de fabrication du fromage.

– Il manque une étape, dit-il, affirmatif.

Paul le regarda.

– Quoi ?

Léo prit le crayon posé sur la table.

– Là. Il faut attendre.

– Attendre quoi ?

– Que ça chante.

Paul fronça les sourcils.

Léo sourit.

– Mon grand-père disait exactement ça. C'était son secret.

Roxane regardait Léo.

Elle comprenait maintenant que ce qu'il avait vécu là-haut n'était pas un rêve.

Paul referma doucement le carnet.

– Tu sais que ce n'est pas vraiment un métier d'avenir ?

Léo haussa les épaules.

– Je sais.

– Les buronniers ont presque disparu. Il faut monter en estive, vivre là-haut pendant des mois, fabriquer le fromage sur place... Ce n'est pas exactement ce qu'on appelle une carrière aujourd'hui.

Léo regarda autour de lui.

– Je sais tout ça.

Il resta silencieux quelques secondes.

– Mais c'est un beau métier, magnifique même.

Paul ne répondit pas.

– Et je sais qu'il me rendait heureux.

Paul regarda le vieux buron.

Puis les autres bâtiments, à moitié cachés derrière les herbes.

– Mon grand-père aurait aimé ça.

Léo se tourna vers lui.

– Quoi ?

Paul sourit tristement.

– Quelqu'un qui a envie de remonter.

Il resta silencieux un instant.

– Tu sais, je pensais vendre.

Léo baissa les yeux.

– Je n'ai pas beaucoup d'argent.

Paul eut un petit rire.

– Ce n'est pas ce que je te demande.

Il regarda Léo.

– Tu veux vraiment faire ça ?

– Je crois, oui.

– Alors restaure-les.

Léo ne comprit pas.

– Les burons ?

– Tous.

Paul désigna la parcelle.

– Je te les laisse.

Léo resta bouche bée. Il serrait la main de Roxane.

– Mais...

– Tu apprendras. Tu fabriqueras ton fromage. Tu monteras avec tes vaches.

Il sourit.

– Et si tu arrives à en vivre, tu me paieras une bouteille de quelque chose de bon de temps en temps.

Roxane éclata de rire.

Léo, lui, ne riait pas.

Il avait les yeux brillants.

– Pourquoi ?

Paul regarda la photographie de son grand-père.

– Parce que Gustave m'a laissé ces bâtiments et que je n'en ai rien fait.

Il posa la main sur le vieux carnet.

– Ce serait dommage que son savoir s'arrête avec lui.

Quelques mois plus tard, le premier buron avait retrouvé un toit.

Les volets avaient été réparés. Le foyer fonctionnait de nouveau. Une vieille table avait repris sa place.

Léo avait appris à traire, à fabriquer le fromage, à regarder le ciel ; À reconnaître le moment où il fallait monter et celui où il fallait redescendre.

Roxane, elle, avait continué à lui lire des livres, et s’était mise à écrire aussi.

Un soir, assis devant le buron, Léo lui demanda :

– Tu veux bien me lire la suite ?

Roxane sourit.

– Tu m'entends encore ?

Léo la regarda.

– Maintenant, je suis réveillé.

Elle ouvrit son livre.

Au loin, une cloche tinta.

Léo leva la tête.

Une jeune vache venait de s'approcher de la clôture.

– Celle-là, dit-il, il faut la surveiller.

– Pourquoi ?

– Elle va bientôt vêler.

Roxane le regarda, la main posée sur son ventre.

– Tu crois qu'elle pourrait… en même temps que moi ?

Léo sourit.

– Pourquoi pas ? On l'appellera Marguerite.

– Notre fille ?

Ils éclatèrent de rire, puis il se leva.

Il siffla doucement.

La vache releva la tête.

Et, derrière eux, dans le vieux buron que Gustave avait laissé vide pendant des années, le lait commençait à chauffer.



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