Premier ou dernier.
Depuis
qu’il est petit, il passe toujours en dernier.
Pour monter
dans le manège, pour être servi à la boulangerie, puis plus tard
pour entrer dans le bus ou s’installer à la cantine du lycée.
On
lui a souvent dit qu’il n’était « pas assez vif », qu’il
devait « se pousser un peu », mais il n’a jamais su jouer des
coudes.
Trop poli, trop respectueux, trop… lui-même.
Avec le temps, il en est venu à croire que c’était peut-être
une histoire de classe sociale, de codes silencieux qu’il n’avait
pas reçus à la naissance. Alors il a décidé de travailler dur,
très dur, pour se hisser quelque part où les regards glissent
différemment.
Un costume, une mallette, des dossiers
importants.
Il avait pensé qu’ainsi il ne serait plus le
dernier.
Et puis, un jour, il eut sa carte Air France Premium.
Au
moment d’embarquer pour son premier voyage d’affaires, il sentit
une fierté discrète, presque fragile.
Mais le constat fut le
même : pas de bousculade, pas de brutalité apparente… juste cette
mécanique invisible qui, sans qu’il comprenne comment, le plaçait
encore une fois à la toute fin de la file.
Le vol fut un cauchemar.
Pas à cause des turbulences : à
cause de lui, de cette colère sourde qu’il n’aimait pas, de
cette frustration qu’il ne savait pas où ranger.
Il ne
comprenait pas.
Était-il vraiment condamné à cela ?
Alors quelle ne fut pas sa surprise, en arrivant à destination,
d’entendre l’hôtesse l’appeler :
– Monsieur, vous
pouvez descendre en premier, s’il vous plaît.
Il se leva, incrédule, traversa l’allée vide, sentit son cœur
cogner comme s’il avait marché par erreur dans la voie réservée
aux élus.
Déjà, quelque chose en lui se redressait. Peut-être
que tout n’était pas perdu. Peut-être qu’il y avait là un
signe, minuscule mais réel : une place devant, enfin.
Dans le couloir encore silencieux, l’hôtesse le rattrapa d’un
pas léger :
– Ah… et excusez-nous encore pour le
désagrément : votre siège était cassé. Nous le changeons tout de
suite.
Il resta immobile un instant, puis hocha simplement la tête.
Pas
de déception, pas de joie non plus.
Juste une étrange lucidité
:
dans cette vie, il ne doublerait jamais personne – et au
fond, cela lui allait très bien.
Il avança, premier de la file, avec la dignité tranquille de
ceux qui savent qu’ils ne gagneront pas par ruse, mais qu’ils
n’en perdront rien non plus.
Ni leur morale.
Ni leur
manière d’être au monde.
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