Les métiers de l’invisible : Augustin, fauconnier.
Personne ne le remarque.
C’est précisément le but.
Augustin est effaroucheur d’oiseaux.
Il travaille à
l’aube, quand la lumière hésite encore et que les avions n’ont
pas tout à fait commencé leur danse lourde au-dessus du tarmac.
Parfois sur un aéroport, parfois dans des vignes, parfois sur un
toit d’usine où les mouettes prennent la ville pour une falaise.
Son métier n’est pas de chasser.
Encore moins de tuer.
Il doit convaincre.
Avec un faucon sur le poing, un cerf-volant en forme de rapace, un simple bruit, une silhouette dans le ciel — il rappelle aux oiseaux qu’il existe un ailleurs plus tranquille. Il ne leur interdit rien. Il leur suggère une autre direction.
Il est spécialiste du “plutôt là-bas”.
Ce qu’Augustin aime, c’est que son travail se mesure en absences.
Un avion qui décolle sans incident.
Une vigne sans nuage
d’étourneaux.
Un entrepôt dont le toit reste silencieux.
On ne remercie jamais l’effaroucheur.
On remercie
l’ingénieur, le pilote, le viticulteur.
Lui, il s’assure simplement que rien ne se passe.
Il dit souvent que les oiseaux comprennent très vite.
Ils
testent. Ils observent. Ils reviennent.
Alors il change d’angle,
de posture, de rythme.
“Il faut rester imprévisible,” explique-t-il.
Sinon ils
s’habituent.
Un effaroucheur trop régulier devient un décor.
Il a appris que la peur ne fonctionne pas longtemps.
La
surprise, oui.
La présence, surtout.
Parfois, en regardant le ciel se vider doucement, Augustin pense que son métier pourrait s’appliquer ailleurs.
Il se demande qui, dans nos villes, effarouche les mauvaises
habitudes.
Qui nous détourne doucement d’un endroit
dangereux, d’une décision précipitée, d’un excès inutile.
Sans panneau rouge.
Sans interdiction brutale.
Juste une présence discrète qui dit :
“Ce serait
peut-être mieux un peu plus loin.”
On lui parle parfois des drones.
Des machines en forme de rapaces, programmées pour dessiner dans le ciel des trajectoires de chasse. Des engins infatigables, pilotables à distance, rentables, prévisibles. On lui explique que l’avenir est là. Que c’est plus simple. Plus mesurable. Plus capitalisable.
Augustin s’y intéresse vraiment.
Il lit les articles. Il
regarde les démonstrations. Il ne méprise pas le progrès — il
sait que son métier a toujours été une adaptation.
Mais pour l’instant, il préfère son faucon.
Parce qu’un drone simule une menace.
Un faucon en est une.
Parce qu’un drone reproduit un mouvement.
Un faucon décide.
Parce que les oiseaux apprennent.
Ils savent faire la
différence entre un bruit et une intention.
Il y a aussi autre chose, qu’Augustin n’ose pas trop dire lors
des réunions techniques :
un faucon est plus poétique qu’un
drone.
Cela ne pèse pas lourd dans une logique capitaliste.
La
poésie n’entre dans aucun tableau Excel. Elle n’optimise rien.
Elle ne produit pas de rendement mesurable.
Mais au lever du jour, quand le ciel est encore fragile, voir une aile vivante découper la lumière a quelque chose d’irremplaçable.
Le drone effraie.
Le faucon habite le ciel.
Et Augustin travaille avec ce qui habite.
Le soir, quand il rentre, il nourrit son faucon.
Il le
regarde manger avec la concentration d’un artisan.
On croit qu’il éloigne les oiseaux.
En réalité, il
négocie avec le ciel.
Et personne ne sait combien d’accidents n’ont pas eu lieu grâce à lui.
C’est cela, son œuvre.

Commentaires
Enregistrer un commentaire