Nouvelles prises
Il connaissait toutes les prises sur le bout des doigts.
Les réglettes, les bacs, les pinces, les plats.
Les arquées
qu’il fallait charger avec les dernières phalanges et celles qu’il
valait mieux caresser.
Il connaissait les murs par cœur, et visualisait son corps évoluer juste en voyant les couleurs.
Le rouge en dévers.
Le jaune avec le petit croisé au
quatrième mouvement.
Le bleu qui semblait facile jusqu’à ce
qu’on arrive au dernier volume.
Il connaissait aussi son corps.
Le placement du bassin.
La tension dans les abdos.
La
pointe du pied qui se pose sans bruit.
Le moment précis où il
fallait pousser avec les jambes plutôt que tirer avec les bras.
Dans sa salle, il était chez lui.
Sous ses pieds, il y avait toujours un tapis, épais, moelleux, rassurant.
On pouvait tomber, c’était même agréable.
Alors, lorsque son ami lui proposa une sortie en falaise, il accepta avec le sourire de celui qui pense simplement changer de décor.
La première prise lui parut étrange.
Pas difficile, étrange.
Elle n'avait pas de couleur.
Elle n'avait même pas vraiment de forme.
Sa main s'y posa et rencontra une surface rugueuse, froide, irrégulière. Il déplaça légèrement ses doigts pour trouver le meilleur appui.
Un fragment de granit se détacha.
Il s'immobilisa, moins sûr de lui.
En bas, il y avait un « crash pad » et un copain les mains en l’air.
Il regarda ses pieds, puis vit le vide derrière la plateforme.
Il leva les yeux. Il fallait rester concentré vers l’objectif.
Le soleil lui chauffait le dos. Quelques secondes plus tard, une rafale s'engouffra sous son tee-shirt et lui glaça la peau.
Il frissonna.
La paroi, elle, ne bougeait pas, quoique… il commençait à la sentir.
Ici, la roche était chaude au soleil et glacée quelques centimètres plus loin. Une petite plante sortait d'une fissure. Une araignée disparut sous sa main.
Il domina sa répulsion et reprit son ascension.
Plus haut, il trouva une fissure parfaite pour deux doigts.
Il allait y engager la main lorsqu'il aperçut les petites feuilles qui en sortaient.
Il chercha une autre solution.
Plus loin, son pied trouva une arête confortable.
Il y posa le poids du corps.
Un petit craquement résonna.
Il retira aussitôt son pied.
– Qu’est-ce que tu fais ? demanda son ami.
Il ne répondit pas.
Dans la salle, une prise ne bougeait pas, elle attendait.
Ici, quelque chose venait de se passer.
Il comprit alors qu'il ne grimpait pas sur un mur.
La montagne n'avait pas été dessinée pour lui.
Elle ne lui proposait aucune prise.
Elle était là avant lui, elle serait là après lui.
Et, pour la première fois, il ne cherchait plus le prochain mouvement.
Il regardait où il mettait les mains, puis les pieds.
Il attendit que le vent se calme, puis posa doucement ses doigts, et continua.
Il grimpait moins vite.
Mais il avait l'impression de grimper beaucoup plus loin.

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