Profession : bibliothécaire


 

— Bonjour Emma… je ne sais pas quoi prendre aujourd’hui.
— Bonjour Pascal, Qu’est-ce que vous cherchez cette fois ?
— Un livre qui bouleverse, vous voyez ?
Emma sourit. Elle voyait très bien.

Elle glissa la main sur une étagère, hésita à peine.
— Nous rêvions juste de liberté, d’Henri Loevenbruck. Vous m’en direz des nouvelles… mais attention, ça secoue.

Emma adorait ces moments-là. Et plus encore, ceux qui venaient après :

« Merci pour le conseil. Sans vous, je n’aurais jamais découvert ce livre.
Avant que le monde ne se ferme, d’Alain Mascaro. Un texte dur, mais traversé par une poésie si vaste qu’on y respire encore à plein poumons… »

Ces phrases, elle les emportait avec elle comme d’autres collectionnent des marque-pages.



Elle aimait les livres depuis toujours, mais ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était en parler. Les partager. Trouver le bon livre pour la bonne personne. Car elle en était convaincue : la vie est trop courte pour lire un livre qui ne nous plaît pas.

Elle se souvenait pourtant des années de collège et de lycée, de ces lectures imposées, lourdes, ennuyeuses. À l’époque, elle les avait subies. Plus tard, elle en avait relues certaines. Et elle les avait aimées. Vraiment aimées. Cela lui avait appris une chose essentielle : parfois, ce n’est pas le livre qui est mauvais, mais le temps n’était pas encore venu.

Pour bien conseiller, il fallait savoir écouter. Poser des questions. Observer. Lire entre les mots, entre les silences. Lire les gens, en somme, avant de leur proposer de lire un livre.

Elle repéra un adolescent qui errait entre les rayonnages. Il prenait toujours les grands succès commerciaux. C’était bien. Mais il y avait aussi les marges.

— Tiens, dit-elle en lui tendant un ouvrage, L’Homme qui parlait la langue des serpents, d’Andrus Kivirähk. Je te laisse découvrir. On en parle après.
Il hocha la tête, intrigué.

Emma avait un temps voulu être libraire. Mais vendre, c’était orienter vers un achat. Elle, elle voulait offrir. Offrir un conseil, une passerelle, une rencontre possible.

Le mercredi après-midi, elle lisait à voix haute aux plus jeunes. Les premières fois, sa voix tremblait. Sa timidité lui collait à la peau. Puis elle avait vu les regards suspendus, les corps immobiles, l’impatience à chaque page tournée. Alors elle s’était promis de continuer. Pour eux. Pour ces futurs lecteurs.

C’est pour cela qu’elle était devenue bibliothécaire.
Et chaque jour, derrière son comptoir, entre deux rayonnages, elle pratiquait une magie discrète : celle qui ne fait pas de bruit, mais qui peut changer une vie, un livre à la fois.



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