L'absurde en 1914

 épisode 3 sur 5; toujours les tranchées ( fin 1916)

Il sort de la terre comme on sort d’un rêve épais.

D’abord le museau. Puis les yeux, noirs, rapides. Enfin le corps, maigre, nerveux. Le rat hésite un instant, immobile, à l’écoute d’un monde qui gronde sans cesse.

Le sol tremble par à-coups.
L’air sent la poudre, la boue et quelque chose d’autre. Quelque chose de lourd, de sucré, de persistant. Il avance, ses pattes s’enfoncent légèrement. La terre est molle, retournée, travaillée par les hommes comme un champ qu’on aurait oublié de semer. Ou plutôt… si. Quelque chose y a été semé.

Mais rien ne pousse.

Il trouve vite. Un corps, allongé de travers, comme abandonné au milieu d’un geste. Le rat s’approche sans crainte. Il connaît déjà cela. La guerre, pour lui, n’est pas un événement. C’est un territoire.

Il grimpe, renifle, cherche.

La peau a déjà changé. Les odeurs parlent plus fort que les formes. Il mord, un peu, puis davantage. Il mange sans haine, sans dégoût. Il mange parce qu’il vit.

Autour, des bruits. Des voix, des plaintes étouffées. Le rat s’arrête, relève la tête.

Plus loin, un homme bouge encore. Il ne comprend pas les mots, mais il reconnaît le son. Celui d’un animal blessé. Il connaît cela aussi. Il s’éloigne.

Un trou, plus profond, plus organisé. Les parois tiennent à peu près. Là, des hommes vivent encore. Ils respirent vite. Ils tremblent parfois. Ils parlent beaucoup, comme pour empêcher autre chose de monter.

Le rat passe entre eux.

Certains le voient. Ils font un geste vague, fatigué. Personne ne le chasse vraiment. Il fait partie du décor maintenant. Comme la boue. Comme la peur.

Il trouve des restes. Du pain dur. Un morceau de viande séché. Il prend. Il s’éclipse.

Puis il continue.

Un passage étroit. Un couloir de terre qui mène ailleurs. Il s’y engage sans réfléchir. Il n’y a pas de frontière pour lui. Seulement des chemins.

La lumière change à peine, l’odeur reste la même.

Encore des corps. Différents uniformes, peut-être. Mais pour lui, cela ne signifie rien. Les tissus ont d’autres couleurs, d’autres textures. Mais dessous…

C’est identique.

Il grimpe sur un autre homme. Celui-ci est sur le dos. Les yeux ouverts, fixés sur un point qui n’existe plus. Le rat approche son museau du visage. Il hésite une seconde, puis recommence à manger.

Autour, d’autres voix, d’autres plaintes, d’autres silences.

Toujours le même spectacle.

Il circule ainsi, d’un côté à l’autre, sans jamais comprendre qu’il traverse une ligne que les hommes ont tracée avec tant d’efforts.

Pour lui, il n’y a qu’un seul territoire.

Un territoire de boue, de bruit… et de chair offerte.

Il s’arrête un instant, au milieu de ce monde retourné.

Ses moustaches frémissent, puis il repart.

Parce que tant que les hommes creusent, tombent et restent…
il aura toujours de quoi vivre.



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