Jean-Hugues, bagueur d'oiseaux.
Série : les métiers de l'invisible.
Pour les vacances, la famille Vidal avait installé sa tente sur les bords de la Canche, dans la baie d'Authie.
Le mot d'ordre était simple : ralentir. Moins d'écrans, moins de stress, plus de nature.
Fabrice avait accepté... à une condition : son jogging quotidien restait sacré.
Chaque matin, avant le réveil du camping, il partait courir deux heures et demie, Strava activé, bien décidé à améliorer son classement.
Chaque matin aussi, il croisait le même homme.
À l'aube, près des oyats, celui-ci tendait de grands filets presque invisibles entre deux piquets. Il travaillait avec une patience étrange, comme si le temps n'avait plus d'importance.
Un drôle d'oiseau..., se disait Fabrice en passant.
Les trois premiers jours, il se contenta de ralentir l'allure.
Le quatrième, il regarda sa montre.
Le cinquième, il mit Strava en pause.
Le sixième, il s'approcha.
– Bonjour... Excusez-moi. Je vous vois ici tous les matins. Je peux vous demander ce que vous faites ?
L'homme leva les yeux et sourit.
– Je bague les oiseaux.
Le silence de Fabrice trahit son incompréhension.
– Je les capture quelques minutes, sans leur faire de mal. Je les mesure, je les pèse, je vérifie leur état de santé. Puis je leur passe une petite bague numérotée avant de les relâcher. Grâce à elles, on suit leurs migrations, leur longévité, l'évolution des populations...
À cet instant, un minuscule oiseau venait de se prendre dans le filet.
Avec une délicatesse qui surprit Fabrice, l'homme le dégagea.
– Un phragmite des joncs..., murmura-t-il.
Fabrice n'avait jamais entendu ce nom.
Il consulta sa montre. Son chrono continuait de tourner.
– Je vais reprendre mon entraînement... Bonne journée, monsieur...
– Jean-Hugues.
Puis il leva de nouveau les yeux.
– Oh... regardez qui voilà ! Un pipit farlouse.
Il examina la petite bague.
– Tiens... celui-ci est déjà bagué. Je crois bien qu'il est revenu me dire bonjour.
Fabrice éclata de rire, il trouva attendrissant cet homme qui parlait des oiseaux comme de vieux amis.
– Vous arrivez à tous les reconnaître ?
Jean-Hugues haussa doucement les épaules.
– Pas tous... mais eux savent très bien nous reconnaître.
Fabrice repartit en accélérant pour rattraper son retard.
En rentrant au camping, il avait perdu vingt-sept places sur Strava.
Il avait surtout gagné une histoire qu'il brûlait de raconter.
À table, il attendit que tout le monde soit servi.
– Ce matin, j'ai rencontré un bagueur d'oiseaux !
– C'est quoi, un bagueur ? demanda aussitôt Côme, neuf ans.
– Quelqu'un qui attrape les oiseaux quelques minutes, sans leur faire de mal. Il les mesure, les pèse, vérifie qu'ils sont en bonne santé et leur met une petite bague. Grâce à ça, on apprend énormément de choses sur leurs voyages.
L'enthousiasme autour de la table retomba presque aussi vite qu'il était monté.
Côme reprit son téléphone.
Fabrice poursuivit malgré tout.
– Quand j'ai vu passer un rapace, Jean-Hugues m'a expliqué que c'était un milan royal. Il est capable de faire demi-tour en plein vol !
Anouk, quatorze ans, leva les yeux de son assiette.
– Tu t'intéresses aux oiseaux, maintenant ?
– J'ai explosé ma moyenne sur Strava ... mais ça valait largement le coup. Il m'a montré un phragmite des joncs, un pipit farlouse... Je ne savais même pas que ces oiseaux existaient.
– Ben dis donc... Il t'a transformé, ton nouveau copain !
Fabrice sourit sans répondre.
L'après-midi, ils partirent marcher sur la digue.
Le vent poussait les vagues contre les rochers.
Soudain, Côme leva le doigt.
– Regarde, papa ! Des pigeons de mer !
Fabrice suivit son regard.
Quelques mouettes planaient au-dessus de la plage.
Il pensa à Jean-Hugues.
Il aurait pu corriger son fils aussitôt.
À la place, il sourit.
– Tu sais... on les appelle des mouettes.
Côme observa les oiseaux quelques secondes.
– Ah...
Puis il demanda :
– Et les autres... ils ont tous un nom ?
Fabrice leva les yeux vers le ciel.
Les mouettes étaient les mêmes que la veille.
Pourtant, il avait l'impression de les voir pour la première fois.
Le lendemain matin, Jean-Hugues repliait ses filets lorsqu'il entendit une petite voix derrière lui.
– Bonjour, monsieur !
Il se retourna.
Fabrice s'approchait, accompagné de Côme.
Le garçon tenait le téléphone de son père à deux mains.
– Je voulais vous montrer un oiseau qu'on a vu ce matin près de la tente.
Jean-Hugues s'accroupit.
Sur la photo, un petit oiseau gris se tenait au bord d'une flaque.
Son visage s'éclaira.
– Une bergeronnette grise, tu en as de la chance, elle ne se laisse pas approcher si facilement.
Côme répéta lentement :
— Ber... ge... ron... nette...
Comme s'il voulait être sûr de ne jamais oublier ce nom.
Jean-Hugues sourit.
Il regarda l'enfant, puis les oiseaux qui traversaient le ciel.
Finalement, son métier n'était peut-être pas seulement de baguer les oiseaux.
Parfois, il lui arrivait aussi de donner des ailes à la curiosité.

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