Les sélections régionales
C’était
la première réunion de la Commission Technique et Sportive
Régionale à laquelle Julien, le petit nouveau, assistait. Il avait
encore ce regard rond de ceux qui pensent qu’une « sélection
régionale » récompense le mérite.
On lui laissa une chaise
entre le président de la Commission Sportive — un homme qu’on
aurait cru né déjà assis au bout d’une grande table — et le
Conseiller Technique Régional, occupé à souffler sur son café
comme si la température du monde dépendait de lui.
« Bon, on commence par les U15 », annonça quelqu’un.
Julien regarda la liste, un peu surpris.
– Excusez-moi, mais… je ne retrouve pas certains des jeunes les mieux classés ?
Un petit silence.
Un de ces silences où l’air se crispe,
où les stylos cessent de cliquer.
Le président sportif éclata
d’un rire diplomatique :
– Ah ! Oui, bien sûr. Les classements, c’est important…
mais ce n’est qu’un indicateur parmi d’autres.
(Il appuya
tellement sur indicateur que Julien comprit déjà qu’il
fallait arrêter d’en parler.)
Le CTR, plus compatissant, se pencha vers lui :
– Ils manquent… comment dire… de régularité.
(Il
prononça « régularité » comme on dit « moralité ».)
Julien hocha la tête.
Puis, naïvement :
– Et… ceux qui sont sélectionnés mais qui ne viennent jamais aux stages ?
Cette fois, il sentit plusieurs regards s’entrecroiser au-dessus de sa tête, comme des drones en repérage.
Le président régional répondit d’une voix onctueuse :
– Nous sommes dans une logique d’ouverture. Il faut laisser une chance aux talents en construction.
À sa droite, le CTR se pencha discrètement :
– (C’est le neveu du président de la Sportive. Gaffe.)
Julien nota mentalement.
Il continua, bravement, feuilletant les listes :
– Et… je vois que certains clubs n’ont aucun joueur sélectionné. Pourtant ils ont de très bons résultats… C’est un hasard ?
Les éclats de gorge feintes se multiplièrent.
– Oui, oui, un hasard, intervint sèchement le président sportif.
Le président régional corrigea, plus rond :
– Un concours de circonstances, disons.
Encore une fois, le CTR glissa à l’oreille :
– (Ils ont refusé de voter le budget pour que les trois gros clubs aient un minibus. Faut pas chercher plus loin.)
Julien déglutit.
Il tenta une dernière question, sans se rendre compte qu’il ouvrait déjà la trappe sous ses pieds.
– Et lui, là… pourquoi il n’est pas pris ? C’est le numéro un régional !
Cette fois, personne ne tenta de maquiller. Les visages se
fermèrent, les dossiers se rabattirent.
Le président sportif
soupira comme s’il venait de dire adieu à un grand principe
républicain :
– Il n’écoute pas.
Julien sourit timidement :
– Mais… c’est le meilleur ?
– Justement, répondit le CTR.
Il prononça ce mot comme
s’il s’agissait d’un handicap.
– C’est pour son bien.
Julien comprit soudain.
D’un coup.
Comme une évidence
sale qu’on découvre sur la moquette claire : ici, le sport n’était
pas un terrain de jeu. C’était une petite politique, avec ses
loyautés, ses rancunes, ses héritiers, ses « régularités » qui
n’avaient rien à voir avec les entraînements.
Il baissa les yeux sur les listes, qui lui semblaient tout à coup écrites à l’encre invisible.
Le président régional conclut, satisfait :
– Parfait, on valide.
Et tout le monde acquiesça comme si
on venait de voter l’article premier d’une Constitution.
Julien resta immobile.
Il avait pensé entrer dans un milieu sportif ;
il venait de
découvrir une tragédie humaine miniature,
un concentré de
tout ce que les adultes inventent pour compliquer ce que les enfants
réussissent très bien tout seuls :
jouer, courir,
progresser…
sans magouille, sans minibus, sans neveu.
Commentaires
Enregistrer un commentaire