Un livre ouvert
( Hommage discret à Guy Legrand)
Il
était à la retraite depuis cinq ans.
Ancien directeur
d’école.
Il connaissait les règlements par cœur, les
réformes par lassitude, les bulletins par habitude.
Mais ce qui
lui manquait, ce n’était pas l’autorité.
C’était le
silence juste avant qu’on ouvre un livre.
Il continuait de venir à l’école le mardi après-midi.
Pas
invité.
Toléré.
Il passait par la porte de service,
comme autrefois, quand il arrivait trop tôt.
Dans son sac, il n’y avait pas de manuels.
Pas de
programme.
Juste quelques livres fatigués.
Des couvertures
cornées.
Des pages qui avaient vécu plus longtemps que
certains mots à la mode.
Les enfants le regardaient comme on regarde un meuble
ancien.
Poliment.
Sans désir.
– On va lire un peu, disait-il.
Pas il faut.
Pas
vous devez.
Juste on va.
Au début, ils ne voulaient pas.
Ils savaient déjà lire,
disaient-ils.
Ou bien ils n’aimaient pas ça.
Ou bien ça
les faisait dormir.
Il ne discutait pas.
Il s’asseyait.
Il ouvrait le
livre.
Il lisait.
Il ne faisait pas les voix.
Il ne cherchait pas à être
drôle.
Il lisait comme on marche.
À son rythme.
Sans
regarder s’il était suivi.
Certains continuaient à bouger.
D’autres
soupiraient.
Puis, très lentement, quelque chose changeait.
Pas
chez tous.
Jamais chez tous.
Un doigt cessait de taper sur la table.
Un regard se
levait.
Une phrase passait.
Il s’arrêtait parfois au milieu d’un paragraphe.
– On
reprendra la prochaine fois.
– Mais on ne sait pas la
suite.
Il souriait.
– Justement.
Il ne parlait jamais de “plaisir de lire”.
Il parlait
d’histoires.
De gens.
De décisions prises trop vite ou
trop tard.
Il laissait les livres faire le travail.
Un jour, une institutrice lui dit :
– Vous savez, ils ne
liront pas tous.
Il acquiesça.
– Moi non plus, je n’ai
pas aimé tous les enfants.
Le mardi suivant, un élève l’attendait avec un livre dans le
sac.
– C’est pour après ?
Il répondit simplement :
–
Oui.
Il savait que ça ne sauverait pas la lecture.
Ni l’école.
Ni
le monde.
Mais ça maintenait une porte entrouverte.
Et parfois, quand il refermait la grille, il se disait que lire,
ce n’était peut-être rien d’autre que ça :
quelqu’un
qui reste,
assis,
à voix basse,
dans la pièce d’à côté.
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