La fauvette et l'homme aux grandes machines
(Hommage discret à Alain Mascaro)
Il était une fois un homme qui voulait devenir maître des bois.
Il avait pour lui l’argent, la volonté et les dents serrées des ambitieux. Il acheta une forêt, puis une autre, puis encore une troisième, persuadé que la terre était comme une grande réserve de promesses dont il suffisait de tourner la clef pour qu’elles se livrent.
Dans la première forêt vivait une petite fauvette, légère comme une plume d’aube. Elle connaissait chaque fougère, chaque ruisseau, chaque murmure. Elle savait comment circulait la sève, où se cache la pluie quand elle hésite, et comment vieillissent les grands chênes sans jamais se plaindre.
L’homme, lui, ne voyait rien de tout cela. Il voyait les troncs – droits, épais, rentables. Il vit les arbres comme autant d’argent à venir.
Alors il amena des machines. Immenses. Rutilantes. Avec des bras d’acier qui cueillaient les géants en quelques minutes. La forêt trembla, mais l’homme souriait : Cela ira vite. Cela ira bien.
Les semaines passaient, et l’homme « prélevait ».
chaque tronc tombé ouvrait un vide.
Chaque vide appelait une nouvelle coupe.
La fauvette, d’abord, tenta de chanter plus fort pour couvrir le bruit des scies. Elle pensait que peut-être, en ajoutant son chant au tumulte, l’homme entendrait un souffle de raison. Mais son chant se perdit dans le ronflement des moteurs.
L’homme, cependant, se voulait raisonnable : il planta des rangées de jeunes pins Douglas, bien droits, bien serrés, comme des soldats en uniforme. Il se croyait prudent. Il se croyait sage.
Les années passèrent.
Et un matin, la fauvette ne revint pas.
Il n’y avait nulle branche où se poser.
Plus de ronciers, plus d’insectes, plus de clairières tapissées de mousse. Plus de champignons.
Seulement des pins identiques, sombres, muets, dressés comme des cierges éteints.
L’homme eut beau marcher longtemps, il ne trouva plus la forêt.
Il ne trouva qu’une plantation.
Il voulut prélever encore, mais il n’y avait plus rien à prendre. Les pins trop jeunes, trop fragiles, trop pauvres en vie, attendaient une maturité qui ne viendrait qu’un jour lointain… et peut-être jamais.
Alors, pour la première fois, l’homme entendit un silence qu’il ne reconnaissait pas. Ce silence qu’il avait imposé de la fureur de ses machines.
Il comprit que la forêt ne lui avait jamais appartenu.
Qu’elle n’est riche que lorsqu’elle est multiple, bruissante, imprévisible.
Qu’on ne peut rien gagner si l’on ne laisse pas d’abord la vie se mêler à la vie.
La fauvette, disent certains, pourrait un jour pardonner. Mais personne ne sait si elle retrouvera la route parmi les arbres tous semblables.
L’homme vendit terrains et machines et se lança dans une activité plus rentable.
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