Green boots
Je m'appelle Garance et j'ai toujours adoré les défis.
J'ai rencontré Jean-Loup il y a trois ans, pendant le tour du Mont-Blanc. Nous avons marché ensemble quelques jours. Lui préparait l'ascension de l'Everest.
Un soir, porté par l'enthousiasme, il m'a proposé de l'accompagner.
J'ai d’abord accepté, puis j'ai réfléchi et j’ai refusé : pas le niveau.
Jean-Loup a ri.
– Viens au camp de base d'abord. Juste pour voir.
Quelques mois plus tard, je passais une semaine à plus de cinq mille mètres d'altitude. Je découvrais le manque d'oxygène, les nuits courtes, les maux de tête et les marches d'acclimatation.
Mais surtout, je découvrais l'Everest.
Chaque matin, il était là. Je me réveillais en le regardant, je mangeais en le regardant.
Je me couchais en y pensant.
Je ne pouvais plus détacher mes yeux ni ma pensée de cette montagne.
Alors, en redescendant, je me suis fait une promesse.
Je reviendrai, et j'irai jusqu'en haut, même si ça doit être mon dernier défi.
Pendant deux ans, j'ai préparé cette ascension.
Entraînement intensif, nutrition, matériel.
Chaque gramme de mon sac a été pesé, discuté, remplacé ou supprimé.
Puis le jour est arrivé.
Jean-Loup avait renoncé à huit mille mètres lors de sa tentative. Je devais y arriver. Je montais avec un petit groupe et un sherpa qui avait déjà atteint le sommet dix fois.
Dès les premiers camps, quelque chose m'a surprise.
Les déchets. Il y en avait partout.
Des bouteilles vides, des morceaux de bâche, des cordes abandonnées, des vêtements gelés dans la glace...
Je ne comprenais pas.
– Pourquoi personne ne les redescend ?
Le sherpa a simplement haussé les épaules.
– Chaque gramme compte ici.
Je n'ai rien répondu.
Mais cette réponse ne me satisfaisait pas.
Plus nous montions, plus les conditions devenaient hostiles.
Au troisième camp, je ne pouvais plus me passer d'oxygène.
Le froid mordait à travers les couches de vêtements.
Mes pensées ralentissaient.
Parfois, j'avais l'impression de voir des silhouettes immobiles dans la neige, des corps.
Je me persuadais que c'étaient des hallucinations dues à la peur et au manque d'air.
Rien d'autre.
Le sherpa, lui, parlait de moins en moins. Le groupe suivait.
Chacun de ses gestes semblait calculé.
Chaque mouvement avait un coût.
Avant de quitter le dernier camp, il nous avait prévenus :
– Dans la zone de la mort, chacun doit pouvoir redescendre par ses propres moyens. Là-haut, une victime peut en entraîner plusieurs autres.
Puis nous sommes entrés dans la zone de la mort.
L'endroit où Jean-Loup avait fait demi-tour.
L'endroit où il devient difficile de survivre.
Même à l'arrêt, même équipé, même préparé.
Je voulais redescendre vivante, mais je ne pouvais renoncer.
Alors j'ai continué ; un pas, puis un autre, et encore un.
À huit mille cinq cents mètres, une tempête nous a forcés à nous abriter quelques minutes.
Je me suis accroupie derrière un amas rocheux.
Et je l'ai vu : les bottes vertes d’abord, puis les jambes, et le reste.
Green Boots.
Il était là. À quelques centimètres de moi.
Je n'avais jamais été aussi proche d'un mort.
La neige et les pierres recouvraient une partie de son corps.
Son visage semblait appartenir à un autre monde.
Je suis restée figée.
Le sherpa a remarqué mon regard.
– Lui ?
J'ai hoché la tête.
– Beaucoup le saluent en passant. Il est devenu un point de repère.
Puis il s'est remis à vérifier son matériel.
Comme si cette présence faisait simplement partie de la montagne.
Je repensai aux bouteilles abandonnées, aux cordes, aux vêtements pris dans la glace.
Tout cela m'avait choquée.
Mais je comprenais soudain que les hommes laissaient parfois davantage que leur matériel derrière eux.
J'ai murmuré une prière.
Puis nous sommes repartis.
Quelques heures plus tard, j'étais au sommet.
Le point le plus haut accessible à l'être humain.
J'aurais voulu ressentir un triomphe immense.
J'ai surtout ressenti une joie calme.
Brève.
Parce que je savais que le plus dur n'était pas terminé.
Il fallait encore redescendre, et j’étais épuisée comme jamais.
Quand Jean-Loup apprit que Garance n'était jamais redescendue, il resta longtemps silencieux.
Il dut attendre un an pour repartir pour l'Everest.
Une dernière fois, pour elle.
Le sherpa lui montra l'endroit.
Elle était là, blottie derrière Green Boots.
Comme endormie.
Le froid avait figé son visage dans une expression paisible.
Jean-Loup comprit immédiatement qu'il ne pourrait pas la ramener.
À cette altitude, certains corps devenaient impossibles à déplacer.
La montagne garderait ce qu'elle avait pris.
Dans une poche intérieure, il trouva un petit carnet.
Le dernier mot avait été écrit d'une main hésitante.
Il lut :
« J'ai réussi !
Je suis heureuse.
Je me sens incroyablement fatiguée.
Si je ne redescends pas, ne soyez pas tristes.
J'ai vu ce que j'étais venue voir.
Si un jour les grimpeurs me donnent un nom à mon tour, j'espère qu'il sera joli. »

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