Le cheval d'Oscar.
« Inspiré de catastrophes minières réelles du XIXe siècle, notamment celle survenue en 1861 à la mine de Lalle (106 morts). »
Oscar ne savait pas écrire, mais il a raconté son histoire à ses enfants, puis à ses petits-enfants et cent-cinquante ans plus tard, on la raconte de l’Ardèche aux Cévennes.
Oscar avait des mains de paysan, larges, caleuses, épaisses, usées par la terre. Elles sentaient le foin, parfois encore la cendre. Rien ne trahissait la mine.
Rien, sauf peut-être ce léger tremblement dans l’obscurité qu’il redoutait. Il y avait toujours la lumière allumée chez Oscar, même la nuit.
Il avait dix ans quand il est descendu pour la première fois.
Son père, ouvrier agricole, avait quitté la terre ; plus assez de travail, la terre changeait. Là-bas, près d’Alès, on embauchait. Pas besoin de savoir lire. On disait que c’était dur, mais que ça payait. Alors ils y étaient allés tous les trois, sa mère n’était plus là depuis longtemps.
Oscar n’était pas encore mineur. On lui avait confié un cheval.
Un animal calme et résigné, dont il avait appris le pas avant même de retenir le nom. Dans le noir, il posait parfois sa main contre lui, juste pour vérifier qu’il était là. Le cheval ne voyait rien, mais il avançait, comme eux tous. Sauf que lui ne remontait jamais.
Le jour de l’explosion, Oscar n’a rien compris.
Un tremblement, un bruit sourd, puis le feu qui traverse l’air. Pas comme une flamme, non. Comme un souffle brûlant, vivant. Quelque chose qui prend tout, d’un coup. Le cheval s’est cabré. Lui a été projeté contre la paroi. Après, il n’y a eu que le silence.
Un silence lourd, écrasé. Plus de cris. Plus de pas. Juste sa respiration, courte, abîmée.
Il a voulu appeler son père, puis son frère. Mais déjà, il savait que ça serait inutile.
Le cheval était tombé près de lui.
Il ne saurait jamais dire comment. Peut-être en reculant. Peut-être en le poussant sans le vouloir. Peut-être en prenant pour lui ce qui aurait dû le tuer. Quand il y repensait, bien des années plus tard, il ne trouvait pas de mots. Juste une certitude : sans lui, il ne serait pas sorti.
Il est resté là plusieurs jours. Enfin, c’est ce qu’on lui a
dit.
Sous terre, le temps n’est pas le même.
Il a eu faim et soif. Il a parlé à voix basse, parfois, sans savoir à qui. Il s’endormait par moments, se réveillait en sursaut, persuadé d’avoir entendu quelque chose. Mais il n’y avait rien. Rien que cette obscurité pleine. Il avait peur, et pleurait souvent. Le cheval était froid, maintenant. Et il ne le rassurait plus.
Et puis un jour, un bruit. Pas un souvenir , pas un rêve.
Un bruit de coups, réguliers, obstinés.
Il a cru d’abord que la mine recommençait à vivre. Puis il a compris qu’on creusait. Ils étaient revenus le chercher.
Des hommes comme son père. Fatigués, couverts de poussière, mais vivants. Ils creusaient pour retrouver d’autres hommes. Peut-être déjà morts. Mais ils creusaient quand même.
Quand la paroi a cédé, une lumière faible a glissé jusqu’à lui.
Quelqu’un a passé une main. Il l’a serrée de toutes ses forces. Il n’a pas pleuré, quand on l’a remonté. Pas tout de suite, mais plus tard, on lui a dit pour son père… et pour son frère aussi.
Il a écouté sans parler. Il a été pris en charge par une famille de mineurs, mais il n’est jamais redescendu, il a travaillé au tri, avec les filles.
Plus tard, il est retourné à la terre. Il a appris à lire les saisons, à attendre la pluie, à réparer ce qui peut l’être. Il a vécu longtemps. Suffisamment pour que ses mains racontent une autre histoire.
Parfois, on lui demandait s’il regrettait. Il répondait non.
Puis, après un silence, il ajoutait :
« Là-bas, ils
s’entraidaient. Ici aussi mais c’est différent, chacun est seul
avec sa terre. »
Il n’a jamais parlé du cheval, mais on dit qu’il a laissé une part de ses terres aux chevaux dont plus personne ne voulait.
Une seule fois, pourtant, bien des années plus tard, il a laissé
échapper :
« Certains ont fait fortune avec tout ça. Pas
nous. »
Il n’a pas donné de nom.
Mais il savait.
Et dans ses silences, il restait toujours un peu de cette
nuit-là.
Et quelque part, dans l’ombre, le souffle d’un
cheval qui n’était jamais remonté.

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