Les deux jardins
Chez Maxence
Deux jardins étaient séparés par un simple grillage.
D'un côté, tout semblait sous contrôle. La pelouse était coupée au millimètre, les bordures nettes, les allées minérales, les haies taillées avec une régularité presque géométrique. Rien ne dépassait. Pas une fleur sauvage, pas une branche oubliée, pas une feuille morte plus de quelques heures.
Le propriétaire en était fier.
Quand des amis venaient, il ouvrait volontiers le portillon.
– Regardez-moi ça, disait-il en montrant ses massifs. Ici, rien n'est laissé au hasard.
Puis, inévitablement, son regard glissait vers le jardin voisin.
De l'autre côté du grillage, les choses semblaient moins... maîtrisées.
Une zone d'herbes plus hautes occupait le fond du terrain. Les arbres n'étaient taillés qu'avec retenue. Ici et là, des tas de feuilles mortes demeuraient plusieurs semaines. Quelques branches reposaient dans un coin. La pelouse variait de hauteur selon les endroits.
Pourtant, le voisin y travaillait chaque jour.
Cela semblait presque agacer le propriétaire du jardin impeccable.
– Franchement, je ne comprends pas, lança-t-il un après-midi devant ses invités. Je le vois dehors tous les jours... et regardez-moi ça. J'aimerais pas être son patron ! Ou alors... c'est un fonctionnaire.
Quelques rires polis s'élevèrent.
Mais un de ses amis continua de regarder l'autre jardin sans sourire.
– Tu devrais mieux observer, dit-il calmement.
Le propriétaire haussa les épaules.
– Quoi donc ?
– Déjà, ses arbres sont taillés légèrement, pas mutilés. Il laisse des zones refuges. Tu vois le coin au fond ? Les insectes y vivent tranquilles. Et regarde ses feuilles mortes : elles ne sont pas oubliées.
Il pointa un endroit près de la maison.
– Son composteur est là, juste à côté de sa porte. Pas tout au fond du jardin comme la plupart des gens. Ça veut dire qu'il s'en sert vraiment.
Le propriétaire fronça les sourcils.
– Et les tas là-bas ?
– Ce ne sont pas des déchets. Il garde les tailles de haie et les feuilles pour nourrir le sol, protéger les insectes, abriter peut-être des hérissons. Ce jardin est organisé... mais selon une autre logique.
Le silence s'installa quelques secondes.
Le jardin d'à côté bruissait doucement.
On entendait un merle fouiller les feuilles.
Une abeille passait d'une fleur sauvage à l'autre.
Le propriétaire du jardin impeccable regarda enfin ce qu'il n'avait jusque-là aperçu que de loin.
Pour la première fois, il eut l'impression que son voisin ne laissait rien au hasard non plus.
Chez Damien
Ici, il n'y avait pas vraiment d'allée, seulement des bandes d'herbe tondues plus court et quelques pas japonais.
Depuis plusieurs jours, Damien s'affairait sur un nouveau projet : creuser une mare et y installer quelques carpes. Cela apporterait encore un peu plus de vie au jardin, pensait-il. À côté, il prévoyait déjà un banc supplémentaire pour pouvoir s'asseoir et regarder vivre la mare.
Non loin de là, plusieurs nichoirs étaient fixés aux arbres et un abreuvoir avait été installé en hauteur, à l'abri des chats du voisin.
Ce voisin-là, justement, semblait toujours l'observer. Ils échangeaient quelques politesses de temps à autre, mais Damien sentait bien une certaine désapprobation derrière les sourires.
Peu importe.
Chacun faisait comme il voulait.
De toute façon, Damien utilisait rarement sa tondeuse. Le reste du temps, il travaillait à la main. C'était plus long, mais tellement plus agréable de jardiner en écoutant les oiseaux ou un peu de musique.
Quand des amis venaient manger, Damien aimait leur faire visiter le jardin.
Ce jour-là, un collègue de travail regardait surtout par-dessus le grillage.
– Tu pourrais prendre exemple sur ton voisin, plaisanta-t-il. Heureusement que tu n'es pas comme ça au travail, sinon le patron ne te garderait pas longtemps.
Damien sourit.
– Prends le temps de comprendre avant de juger. Viens, allons nous asseoir sous le tilleul.
Ils empruntèrent une bande d'herbe tondue.
– Ici, je pratique la tonte différenciée. Ce chemin me suffit pour circuler. Pourquoi tondre partout ?
– Oui... mais d'un point de vue esthétique, je trouve ça plutôt moyen.
Ils s'installèrent à l'ombre.
Damien décapsula deux bières et versa dans chaque verre un peu de sirop de mûres.
– Tu as raison sur une chose, dit-il. Je trouve le jardin de mon voisin magnifique.
– Ah, tu vois !
Damien regarda autour de lui.
Les mûres commençaient à noircir sur les branches. Un merle s'envola du tilleul avant d'aller rejoindre ses congénères près du mûrier.
– Peut-être, répondit-il. Mais je me sens tellement bien ici que je n'ai presque plus envie de partir en vacances.
Un silence s'installa entre les deux hommes.
L'air portait une odeur de fruits mûrs.
Les merles profitaient du buffet à volonté dans un joyeux bruissement d'ailes.
– C'est vrai qu'on est bien ici, finit par reconnaître son collègue. Et c'est bon, ton mélange. Qu'est-ce que c'est ?
– Du sirop de mûres. Celles que tu vois là. Il y en a assez pour moi et pour eux, alors l'idée de partager me va.
À cet instant, un écureuil traversa le jardin et grimpa dans le noisetier.
– J'ai rêvé ou je viens de voir un écureuil ?
– Tu n'as pas rêvé. Et si tu lèves les yeux, tu verras aussi un nichoir. On ne peut pas les déranger, mais un couple de mésanges bleues y élève ses petits.
Le collègue leva la tête.
– Tu veux voir le potager ? demanda Damien. En même temps, je te montrerai ma fabrique à compost. Tu vois les tas de feuilles et de branchages que tout le monde prend pour du désordre ? C'est là qu'ils finissent leur vie avant d'en commencer une autre.
Ils empruntèrent une autre bande tondue et marchèrent tranquillement dans le petit parc arboré.
Patrick ne regardait plus chez le voisin.
Il était trop occupé à voir tout ce qui se passait dans le jardin de Damien.

Commentaires
Enregistrer un commentaire