Un métier d'avenir.

 


Rose avait beaucoup changé depuis son entrée en quatrième, et ses parents commençaient sérieusement à s'inquiéter.

– Qu'est-ce qu'on fait, Luc ? On demande un rendez-vous avec le professeur principal ?

– Pourquoi ? Son bulletin est si mauvais que ça ?

– Non, elle a quatorze de moyenne. De ce côté-là, tout va bien. Mais tu ne trouves pas qu'elle devient... étrange ?

Luc réfléchit.

– C'est vrai que je ne sais pas ce qu'elle fabrique au fond du jardin. Elle nous interdit d'y aller.

– Et ce seau dans la cuisine... Tu as vu ce qu'elle a écrit dessus ?

Luc lut l'étiquette.

Collecteur de ressources.

Intrigué, il souleva le couvercle, grimaça et le referma aussitôt.

– On est obligés de garder ça ici ?

– Tu vois ! Et elle ne veut plus faire son stage de troisième dans mon agence de communication. Elle m'a parlé d'un jardinier... ou quelque chose comme ça.

Luc manqua de s'étrangler.

– Tu en as parlé avec elle ?

– Elle dit qu'elle ne veut plus aller en école de commerce.

– Elle a de mauvaises fréquentations ?

– Non, elle ne sort presque jamais...

À cet instant, Rose entra dans la cuisine, un arrosoir à la main. Les ongles noircis, les genoux couverts de terre.

– Papa ?

– Oui ?

– J'ai besoin que tu fasses pipi dans mon arrosoir, s'il te plaît.

Silence gêné.

Christel et Luc échangèrent un regard.

– Ça va, Rose ? demanda finalement sa mère.

– Très bien, mais les tomates manquent d'azote. L'urine est un excellent fertilisant. Enfin... pour moi, ce n'est pas très pratique.

Luc rougit, prit l'arrosoir sans un mot et disparut.

– Tu ne travailles plus ? demanda Christel lorsqu'il revint.

– Si, mais en ce moment j'ai surtout du travail au jardin.

Luc lui tendit l'arrosoir.

– Merci, papa !

Elle repartit aussi vite qu'elle était entrée.

La porte se referma.

– Ah oui... quand même..., souffla Luc.

– D'un autre côté, remarqua Christel, elle ne passe plus son temps à scroller sur son téléphone.

Luc n'avait pas vu les choses sous cet angle.

Le lendemain, ils profitèrent de son absence pour aller voir ce fameux jardin.

Ils s'attendaient à trouver quelques tomates, ils découvrirent un petit monde luxuriant.

Des rangs de légumes s'entremêlaient aux fleurs. Les tomates dépassaient largement leur taille. Pas un centimètre carré de terre n'était nu.

Plus loin, plusieurs bacs en bois portaient de petits écriteaux.

Ne pas déranger les auxiliaires.

Zone de travail des lombrics.

Ici, on laisse faire le temps.

Luc resta un long moment devant cette dernière pancarte.

– Tu crois qu'elle est tombée dans une secte ?

Christel hésita.

– Non... mais je crois qu'il faut comprendre.

Ils prirent rendez-vous au collège.

Le jour venu, ils longèrent la cantine pour rejoindre la vie scolaire.

Une voix attira leur attention.

– Les enfants, savez-vous combien de temps met une peau de banane à devenir de la terre ?

Des éclats de rire fusèrent.

– Ça ne devient pas de la terre !

L'homme sourit. Il portait un vieux chapeau, des bottes crottées et un tablier décoré de vers de terre.

– Si. Comme ce que vous laissez à la cantine. Regardez ce pommier. Il pousse grâce à vos restes de repas.

Il prit une poignée de compost.

– Approchez.

Une petite fille fit une grimace.

– Beurk ! Il y a des vers !

– Oui. Ils travaillent pour nous. Avec des milliards de bactéries, de champignons et d'autres petites bêtes que l'on ne voit même pas. Sans eux, il n'y aurait ni pommes, ni tomates, ni forêts.

Les enfants se rapprochèrent.

L'homme leur tendit une poignée d'humus.

– Sentez.

L'un d'eux leva la tête.

– On dirait la forêt après la pluie.

Le maître - composteur sourit.

– Exactement.

Luc et Christel ne bougeaient plus, ils avaient oublié leur rendez-vous.

Quelques mètres plus loin, Rose avait rejoint l'homme et discutait avec lui. Elle écoutait, posait des questions, riait.

Ils comprirent soudain ce qui avait changé chez leur fille.

Elle n'était pas devenue étrange. Elle avait simplement découvert un monde qui la passionnait.

Quelques jours plus tard, en rentrant du travail, Luc jeta machinalement une peau de banane dans la poubelle. Il resta immobile un instant, puis rouvrit le couvercle. Il récupéra la peau, et la déposa dans le « collecteur de ressources. »

Au fond du jardin, Rose attachait ses tomates.

Luc sourit.

Parfois, il suffit de laisser faire le temps.


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