Le Phisanthrope version 2025

Le Phisanthrope est mon tout premier roman. je l'ai écrit en 1998, puis réactualisé en 2025, sans en trahir l'élan initial. 

C'est un roman court (17095 mots) d'anticipation qui posait des questions qui sont toujours d'actualité.

J'ai pris du plaisir à le redécouvrir après toutes ces années, j'espère que vous prendrez du plaisir à le lire.

version complète en pdf gratuit (64 pages)


Les deux premiers chapitres:

Le Phisanthrope



Version 2025



Carnet d’un cynique en quête de lumière





« J’ai fermé les yeux sur le monde

J’ai cru le haïr pour ne pas souffrir.

Mais c’est moi que j’ai laissé seul.

Si je les rouvres enfin…peut-être qu’il sera déjà trop tard. »











Première partie

Chapitre 1



Des embouteillages silencieux !!

Voilà où nous en étions : même plus le charme des insultes ni des klaxons rageurs. La peur de perdre des points de crédit social était bien pire que celle du gendarme d’autrefois. Sous la fenêtre, le portique « zone verte » filtrait la circulation. Lorsqu’il l’ouvrait, on n’entendait que le bip discret des véhicules autorisés et le ronronnement des moteurs électriques.

Désormais, l’animation venait des airs. Des hologrammes publicitaires flottaient au-dessus des voitures, promettant air pur, sécurité et joie connectée. Plus haut encore, les drones livreurs balayaient le ciel de leurs trajectoires lumineuses.
Plus d’étoiles.
Plus de nuages.
Plus de rêves.

Samy haussa les épaules, écœuré. Une pensée fugace lui revint : son père, mort dans un accident de voiture. Il avait poursuivi un chauffard qui lui avait grillé la priorité et s’était fait percuter par un autre. Cette image lui arracha un sourire… ou plutôt un rictus de misanthrope satisfait.

Il quitta la fenêtre. Jeta sa cigarette synthétique. Puis se tourna vers Mme Rigal, sa meilleure cliente. Elle attendait toujours quelque chose de réconfortant. C’était simple avec elle.

— Votre mari veille sur vous de là-haut, dit-il doucement en écartant les bras dans un geste un peu théâtral. Mais il aimerait que vous alliez de l’avant maintenant. Il sait que vous ne l’oublierez pas… et qu’un jour, vous pourrez le rejoindre. En attendant, essayez de vivre heureuse. Et soyez vigilante : il se pourrait que ce jeune homme dont je vous ai parlé fasse bientôt son apparition. Alors soyez prête.

— Oui, je sais, murmura-t-elle. Mais je n’arrive pas à oublier mon Georges…

— Personne ne vous le demande, rassurez-vous. Vous êtes encore jeune et vous avez le droit au bonheur. Vous savez.

Tout en lui parlant, Samy prit discrètement la petite barrette qu’elle lui tendait et la raccompagna vers la porte. L’entretien avait déjà trop duré. Sa solitude l’appelait.

Quand la porte se referma enfin, le silence lui sauta à la gorge. Il fit pivoter un tableau, révélant un coffre. Il y déposa la barrette d’or parmi les petits lingots bien ordonnés. Il en saisit un. Le fit rouler dans sa paume. Le contact froid et lourd du métal avait quelque chose de rassurant, de réel — à l’inverse de ces euro-numériques auxquels il n’accordait aucune confiance.

À côté l’attendait son vieux carnet noir. La couverture était râpée. Certaines pages, gondolées par ses larmes d’autrefois. Il l’ouvrit avec précaution. Nota quelques mots. Pas question d’écrire de nouveau. Pas vraiment. Cette époque était révolue.

« Mme Rigal sent la naphtaline et la solitude. Elle me paie pour oublier son silence. »
« Moi, j’écris pour oublier le mien. »

Il referma son carnet. Dans le reflet du coffre, il crut voir, l’espace d’une seconde, une lueur rougeâtre derrière lui. Comme un brasier lointain. Une chaleur désagréable remonta dans son ventre. Il se retourna vivement.

Rien.

Seulement les halos des phares. Fantômes noyés dans le brouillard.



Chapitre 2



Le matin filtrait à peine à travers les stores, laissant entrer une lumière pâle, comme lavée. Samy resta allongé un moment, le regard perdu dans le plafond. Il écoutait. Rien. Pas même un oiseau. La ville n’avait plus de chant.

Une vibration discrète fit frissonner le lustre ; quelque part, un convoi de drones passait au-dessus des toits. Il soupira, repoussa la couverture et traîna ses pieds nus jusqu’à la cuisine. La cafetière émit un gargouillis presque joyeux, le seul son vivant de son appartement.

Il ouvrit la fenêtre. En bas, les véhicules glissaient en silence sous le portique vert. Les hologrammes du matin flottaient au-dessus de la chaussée, annonçant une « journée pure » et un air à « 94,8 % sain ».

— Mensonges, murmura-t-il.

En refermant la fenêtre, il sentit à nouveau la chaleur dans son ventre. Plus nette. Plus longue que la veille. Elle montait, désagréable, comme si quelque chose voulait remuer à l’intérieur.

Il s’appuya contre le mur, yeux fermés. Lorsqu’il les rouvrit, il crut apercevoir un bref éclat rouge dans le reflet de la vitre, derrière lui. Pas une lumière extérieure. Plutôt…quelque chose qui venait de lui.

La sonnerie de la porte d’entrée le fit sursauter. Il n’attendait personne.

Il resta un instant immobile, la main sur le cadre de la porte puis finit par déverrouiller.

Un homme en uniforme gris se tenait là, droit comme un piquet. Badge épinglé sur la poitrine. Service de confiance civique et crédit social.

— Monsieur Samy ? Contrôle de routine inopiné. Votre note est au seuil d’alerte.

La voix était neutre, mais les yeux fouillaient déjà l’intérieur de l’appartement.

— Entrez, dit Samy la gorge sèche.

L’homme sortit une tablette et commença à cocher des cases invisibles à mesure qu’il avançait.

— Votre dossier nous indique que vous n’avez rien publié depuis… douze ans.

Samy haussa les épaules.

— Depuis le décès de ma femme. Et l’IA m’a remplacé dans mon travail d’auteur et d’animateur d’ateliers d’écriture. Mais… je suis sur un grand projet. Ça prend du temps.

Le contrôleur fit un bruit vague, entre scepticisme et désintérêt. Il inspecta le salon, passa la main sur le rebord de la fenêtre, poussa la porte de la cuisine.

— Vous continuez de payer votre loyer et toutes vos taxes pourtant.

— J’ai encore des économies, et encore quelques interventions à la médiathèque.

Le contrôleur se pencha sur un cadre accroché au mur, le fit pivoter par réflexe.

Samy sentit une sueur froide lui couler dans le dos : à quelques centimètres derrière, son coffre.

Mais l’homme ne chercha pas plus loin. Il revint au centre du salon.

— Vous devrez vous présenter à notre bureau central d’ici peu. D’ici là, nous allons étudier votre crédit social. Vous allez recevoir une convocation par drone postal. Soyez présent, et à l’heure.

Samy esquissa un sourire gêné.

— Bien sûr, je suis très ponctuel, tenta-t-il pour se rattraper un peu.

L’homme partait déjà d’un pas pressé et ajouta en passant la porte :

— Ah… et si vous pouviez publier quelque chose, même un simple article dans une revue littéraire. Les profils inactifs attirent toujours l’attention.

La phrase resta suspendue comme une menace.

Quand la porte se referma, le silence tomba de nouveau. Samy s’adossa au mur, les jambes molles. Dans son ventre, la chaleur revint, plus vive, comme un avertissement.

Il posa la main sur son estomac et murmura :

— Ça commence à pourrir.

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