Le sportif superstitieux
On l’appelait « Talisman Tom ». Personne ne savait très bien s’il était bon… ou juste chanceux.
Lui-même refusait de trancher. « pourquoi choisir ? » disait-il en ajustant soigneusement ses chaussettes – toujours tirées jusqu’au genoux. Il enfilait d’abord la gauche, puis la droite – on ne plaisante pas avec ces choses-là. « la chance, ça se travaille comme les muscles » disait-il très doctement quand on lui demandait sa recette. « Attention, ça ne se transmet pas, à chacun de trouver la bonne formule ». il était si sérieux que parfois, on se demandait quand-même…
À chaque match, Tom arrivait avec son rituel, un balai de gestes invraisemblables qu’il exécutait avec la gravité d’un prêtre Aztec le jour du solstice. D’abord, il lui fallait toujours la même place dans le vestiaire, et pour les chaussures, c’était d’abord la droite. Puis il accrochait son vieux tee-shirt porte-bonheur – un truc informe, couleur indéterminée qu’il avait porté aux nationaux du collèges – 23 secondes sur le porte-manteau. Pas 22 ou 24, ça porte la poisse.
Ensuite, il s’isolait « psychologiquement » avec son casque et écoutait toujours les mêmes chansons, dans l’ordre. (Personne n’osait poser de questions.)
Enfin, juste avant d’entrer sur le terrain, il fermait les yeux, soufflait dans ses mains, embrassait sa médaille, et murmurait : j’aime tous les dieux, rendez-le moi.
Les autres le regardaient avec un mélange d’amusement et d’inquiétude.
– Tu crois vraiment que ça sert à quelque chose, tes histoires ? demandait toujours Karim.
– Tant que je perds pas, ça sert, répondait Tom.
Le problème, c’est qu’il perdait quand même. Souvent.
Mais jamais deux fois de suite, ce qui entretenait la légende.
Un soir, , lors d’un match décisif, son tee-shirt fétiche disparut. Volé, perdu, avalé par un vortex cosmique – nul ne sut jamais. Tom devint blanc comme un linge. Il fouilla tout le vestiaire, appela sa mère pour vérifier qu’il ne l’avait pas oublié, et voulut même porter plainte.
Sans le tee-shirt, il ne pouvait pas jouer.
Impossible.
Interdit
par les dieux du sport.
Les autres tentèrent de le raisonner :
– Viens quand même,
on a besoin de toi !
– Je ne peux pas. Je vais attirer la
poisse.
– C’est pas ça qui nous a empêché de perdre 12
fois cette saison, répondit Karim.
Ils finirent par l’attraper – littéralement – et le traîner jusqu’au terrain. Tom tremblait comme s’il allait affronter un tigre. Il entra sans rituel, sans musique, sans tee-shirt miraculeux.
Et il joua.
Mal.
Puis mieux.
Puis franchement bien.
À la fin, contre toute logique sportive et statistique, il marqua le tir décisif. Le gymnase devint un volcan.
Tom resta immobile, hébété, comme si quelqu’un venait de
débrancher son univers mental.
– Tu vois, t’avais pas
besoin de ton tee-shirt, dit Karim en riant.
– …
–
Tom ?
– Peut-être que…
– Que quoi ?
– Que
c’était moi, en fait. Juste moi.
Il sourit.
Un vrai sourire.
Celui d’un type qui vient
de vaincre un monstre vieux comme l’enfance.
Depuis ce jour-là, Tom garda certaines habitudes – il ne faut
pas exagérer – mais le tee-shirt ?
Il ne le chercha plus.
Il
préféra croire que le vortex l’avait avalé pour lui rendre la
liberté.
Et c’était peut-être sa plus belle victoire.
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