Merci mon frérot.
Assis en tailleur devant le magasin, il s’applique à être poli.
Souriant, aussi. Toujours.
Même quand il a faim.
Même quand il a froid.
Même
quand il a envie de pleurer.
Le carrelage sous lui est encore humide du nettoyage du matin. Le froid remonte doucement dans ses jambes, mais il ne bouge pas. Il a appris à ne pas trop bouger. À ne pas déranger.
Ce matin-là, pourtant, il est presque de bonne humeur.
Il
sait où il va dormir pour la semaine.
Il a trouvé un foyer
d’accueil.
Et ça, c’est déjà une petite victoire.
Puis il y a cette femme.
Parfum léger, manteau propre, le pas pressé.
Il lui dit
bonjour.
Elle ne répond pas.
Elle tourne la tête vers sa fille, une
petite main serrée dans la sienne :
— Travaille bien à
l’école, si tu ne veux pas finir comme ça.
Comme ça.
Le mot reste suspendu.
Comme une étiquette qu’on lui
recolle, chaque jour, sans lui demander son avis.
Il pourrait parler.
Dire qu’il a un bac +5.
Qu’il a
dirigé une entreprise de quinze salariés.
Qu’il passait ses
journées à décider, à construire, à prévoir.
Il pourrait raconter le bâtiment.
Celui qu’il a acheté
sans jamais pouvoir y entrer.
Déjà vendu. Inexistant. Une
arnaque propre, bien ficelée.
Procès.
Faillite.
Tout perdu.
Même sa femme, partie quand il n’y avait plus rien à
sauver.
Une histoire banale, en somme.
Maintenant, il est là.
À compter les pièces sans les
regarder.
À espérer un peu de générosité.
Sans penser
plus loin qu’une semaine.
Et avec ça, le mépris.
Il baisse les yeux.
Fixe ses mains.
Les ongles abîmés,
la peau sèche.
Quand il relève la tête, quelqu’un est là.
Un jeune homme. Lui n’est pas pressé.
Il lui tend un
gobelet fumant.
Le carton est chaud. Vraiment chaud.
La chaleur lui réchauffe
les mains.
— Tenez.
Un cappuccino.
Et une petite friandise emballée.
— C’est pour le chien.
Il met quelques secondes à comprendre.
Puis il sourit,
malgré lui.
Mickey. Son chien. Resté à côté, discret,
presque invisible.
— Merci mon frérot.
Il sent les larmes monter.
Encore.
Mais cette fois, ce n’est pas le froid.
Ni la faim.
Ni
le mépris.
Il souffle doucement sur le cappuccino.
L’odeur sucrée lui
remonte au visage.
Et il se dit que, finalement,
il n’est peut-être pas
devenu “comme ça”.
Il est encore un peu Jean-Luc.
Commentaires
Enregistrer un commentaire