Articles

Affichage des articles associés au libellé beauté au quotidien

La vie est belle.

Image
 Hommage discret à Hervé Covès. Le monastère se trouvait à l'écart d'un petit village, au pied d'une colline couverte de chênes et de pins. Depuis plusieurs siècles, les frères y vivaient au rythme des saisons, des offices et du travail de la terre. La bibliothèque occupait une ancienne aile du monastère. On y conservait des manuscrits vieux de plusieurs centaines d'années, des livres plus récents, des carnets, des correspondances et toutes sortes de documents dont personne ne savait parfois très bien pourquoi ils avaient été conservés. Frère Matthieu en était le bibliothécaire. Il avait vingt-huit ans. Enfant, il avait toujours eu du mal avec l'idée que le monde puisse appartenir à quelqu'un. Il remettait dans le jardin les insectes trouvés dans la maison au lieu de les écraser. Il pouvait rester longtemps à observer une fourmi transporter une miette, un oiseau dans un arbre ou les premières feuilles apparaître au printemps. Plus tard, il avait découvert Fr...

Nouvelles prises

Image
  Il connaissait toutes les prises sur le bout des doigts. Les réglettes, les bacs, les pinces, les plats. Les arquées qu’il fallait charger avec les dernières phalanges et celles qu’il valait mieux caresser. Il connaissait les murs par cœur, et visualisait son corps évoluer juste en voyant les couleurs. Le rouge en dévers. Le jaune avec le petit croisé au quatrième mouvement. Le bleu qui semblait facile jusqu’à ce qu’on arrive au dernier volume. Il connaissait aussi son corps. Le placement du bassin. La tension dans les abdos. La pointe du pied qui se pose sans bruit. Le moment précis où il fallait pousser avec les jambes plutôt que tirer avec les bras. Dans sa salle, il était chez lui. Sous ses pieds, il y avait toujours un tapis, épais, moelleux, rassurant. On pouvait tomber, c’était même agréable. Alors, lorsque son ami lui proposa une sortie en falaise, il accepta avec le sourire de celui qui pense simplement changer de décor. La première prise lui parut étrang...

Jason, influenceur environnemental.

Image
  Dans mon ancienne vie, je travaillais dans la finance. Je parcourais le monde, d’aéroport en hôtel de luxe. La Rolex à trente ans, j’avais réussi ma vie. Pour mes rares vacances, je pouvais aller où je voulais ; j’avais un accès illimité aux vols en classe affaires. Cette fois-ci, j’avais choisi d’aller au Rwanda voir les gorilles. Une rencontre bouleversante. Une heure d’observation, en pleine nature, de la vie d’un clan. Au moment de repartir, je marchais à quelques mètres du groupe quand j’aperçus un garçon qui semblait parler avec un gorille. Je m’arrêtai quelques instants pour observer la scène, puis repris ma marche. J’entendis une voix : – Regarde où tu mets les pieds ! Je m’arrêtai, me retournai et compris que le garçon, qui était à côté d’un gorille, venait de me parler. Par réflexe, je soulevai un pied et vis une petite plante se redresser péniblement. Je regardai le garçon. Il approuva en hochant la tête. – Les colobes adorent ça, dit-il avec un large sourire...

Jean-Hugues, bagueur d'oiseaux.

Image
 Série : les métiers de l'invisible. Pour les vacances, la famille Vidal avait installé sa tente sur les bords de la Canche, dans la baie d'Authie. Le mot d'ordre était simple : ralentir. Moins d'écrans, moins de stress, plus de nature. Fabrice avait accepté... à une condition : son jogging quotidien restait sacré. Chaque matin, avant le réveil du camping, il partait courir deux heures et demie, Strava activé, bien décidé à améliorer son classement. Chaque matin aussi, il croisait le même homme. À l'aube, près des oyats, celui-ci tendait de grands filets presque invisibles entre deux piquets. Il travaillait avec une patience étrange, comme si le temps n'avait plus d'importance. Un drôle d'oiseau... , se disait Fabrice en passant. Les trois premiers jours, il se contenta de ralentir l'allure. Le quatrième, il regarda sa montre. Le cinquième, il mit Strava en pause. Le sixième, il s'approcha. – Bonjour... Excusez-moi. Je vous vois ici to...

Les deux jardins

Image
   Chez Maxence Deux jardins étaient séparés par un simple grillage. D'un côté, tout semblait sous contrôle. La pelouse était coupée au millimètre, les bordures nettes, les allées minérales, les haies taillées avec une régularité presque géométrique. Rien ne dépassait. Pas une fleur sauvage, pas une branche oubliée, pas une feuille morte plus de quelques heures. Le propriétaire en était fier. Quand des amis venaient, il ouvrait volontiers le portillon. – Regardez-moi ça, disait-il en montrant ses massifs. Ici, rien n'est laissé au hasard. Puis, inévitablement, son regard glissait vers le jardin voisin. De l'autre côté du grillage, les choses semblaient moins... maîtrisées. Une zone d'herbes plus hautes occupait le fond du terrain. Les arbres n'étaient taillés qu'avec retenue. Ici et là, des tas de feuilles mortes demeuraient plusieurs semaines. Quelques branches reposaient dans un coin. La pelouse variait de hauteur selon les endroits. Pourtant, le vois...

Green boots

Image
 Je m'appelle Garance et j'ai toujours adoré les défis. J'ai rencontré Jean-Loup il y a trois ans, pendant le tour du Mont-Blanc. Nous avons marché ensemble quelques jours. Lui préparait l'ascension de l'Everest. Un soir, porté par l'enthousiasme, il m'a proposé de l'accompagner. J'ai d’abord accepté, puis j'ai réfléchi et j’ai refusé : pas le niveau. Jean-Loup a ri. – Viens au camp de base d'abord. Juste pour voir. Quelques mois plus tard, je passais une semaine à plus de cinq mille mètres d'altitude. Je découvrais le manque d'oxygène, les nuits courtes, les maux de tête et les marches d'acclimatation. Mais surtout, je découvrais l'Everest. Chaque matin, il était là. Je me réveillais en le regardant, je mangeais en le regardant. Je me couchais en y pensant. Je ne pouvais plus détacher mes yeux ni ma pensée de cette montagne. Alors, en redescendant, je me suis fait une promesse. Je reviendrai, et j'irai jusqu...

Le planeur

Image
 Le treuil s’enroule à une vitesse prodigieuse et me voilà projeté à cinq cents mètres d’altitude en trente secondes. Et aussitôt, cette sensation de plénitude calme. Pas un vrai silence. Un silence vivant. Le souffle de l’air sur la carlingue, les petits craquements des ailes, le variomètre qui grésille doucement comme un insecte électronique. Et surtout cette sensation impossible à expliquer : le sol cesse d’être le monde normal. Les champs deviennent des taches colorées. Les routes, des cicatrices noires. Les tracteurs avancent sans bruit, comme des jouets poussés par des mains d’enfants invisibles. Avec le temps, j’ai appris à chercher la chaleur. Les grands champs sombres chauffés par le soleil. Les lisières de forêt. Les carrières blanches. Tout ce qui peut faire monter l’air. Au début, je ne voyais rien. Puis un jour, l’instructeur m’a dit : – Regarde les oiseaux. Très haut devant nous, deux buses tournaient sans battre des ailes. Le planeur est entré dans l’a...

Le nichoir

Image
 Christian aimait bricoler avec des palettes de récupération. Il aimait surtout l’idée de faire quelque chose avec presque rien, car il n’était pas très bon bricoleur. Il manquait d’outils, de technique, alors il compensait avec de l’astuce et beaucoup d’huile de coude. Parfois, il sortait de son atelier avec une certaine fierté, comme après ce banc un peu bancal ou cette étagère qui tenait à peu près droite. Mais le plus souvent, ses créations étaient de travers, fragiles, ou carrément inutiles. Comme ce nichoir qu’il avait fabriqué un jour, persuadé, avec une naïveté presque prétentieuse, que des mésanges viendraient s’y installer. Le temps avait passé. Le bois avait travaillé. Une planche du toit ne tenait plus. Christian grimpa à l’arbre, décrocha le nichoir, avec l’idée vague de le réparer… ou peut-être de le brûler. Il le posa sur son établi, soupira, puis commença à dévisser la planche du dessus pour récupérer les vis. C’est là qu’il s’arrêta. Au fond, parfaitement lov...

Le rosier.

Image
(Hommage discret à Jean-Marie Pelt)  Le rosier n’allait pas bien. C’était évident, même pour quelqu’un comme lui qui n’y connaissait presque rien. Les branches partaient dans tous les sens, certaines semblaient mortes, d’autres trop vigoureuses, comme si la plante hésitait entre abandonner et lutter. Il avait un sécateur dans la main. Et aucun savoir. Il resta là un moment, immobile, un peu ridicule au milieu de ce jardin qu’il avait voulu “faire revivre” sans vraiment comprendre ce que cela signifiait. Alors il chercha dans ses souvenirs. Pas des techniques — il n’en avait jamais apprises. Mais une voix. Une voix entendue autrefois, dans une émission, ou peut-être plusieurs. Une voix lente, précise, qui parlait des plantes comme on parle d’un peuple discret. Quelqu’un qui disait que les végétaux coopèrent, s’entraident, communiquent. Il ferma les yeux. “Regardez avant d’agir.” Ce n’était pas une phrase exacte. Plutôt une impression. Il rouvrit les yeux. Le rosier n’av...

Les métiers de l’invisible : Gauthier, l’architecte des détours heureux

 Il n’aimait pas les panneaux d’interdiction. Il les trouvait laids, autoritaires. Un grand rectangle rouge planté dans l’air comme une gifle. Il était architecte comportemental. Son métier ne consistait pas à dessiner des murs, mais des habitudes. On l’avait engagé à la mairie pour un problème simple : trop de voitures dans le centre-ville. Les réunions étaient toujours les mêmes. — Il faut interdire. — Il faut verbaliser. — Il faut fermer l’accès. Lui restait silencieux. Il ne voulait pas empêcher les gens d’entrer en voiture. Il voulait leur donner envie d’arriver autrement. Il commença par marcher. Longtemps. Il mesura les distances à pied. Il observa les ombres. Les endroits où le vent s’engouffrait. Les trottoirs trop étroits. Les carrefours sans âme. Puis il imagina autre chose. Pas une interdiction. Un détour. Il fit élargir un passage oublié derrière la poste. Il demanda qu’on y plante des arbres légers, à floraison précoce. Il fit installer des b...

Le murmure des abeilles

Image
 Il avait grandi en ville, mais il avait eu cette chance rare : un grand jardin. Un rectangle de terre et de fleurs coincé entre les murs, où il passait des heures à rêvasser quand il aurait dû réviser. Il s’y asseyait, seul la plupart du temps, et regardait. Longtemps. Sans vraiment comprendre ce qu’il voyait, mais avec l’impression tenace que quelque chose se jouait là, sous ses yeux. Il observait les insectes, les allées et venues, les vols imprévisibles, les trajectoires minuscules. Il ne savait rien de leurs règles, de leurs langages, ni de leurs rôles. Il se contentait d’être là. Présent. Plus tard, devenu adulte, enfermé dans un bureau, il avait gardé ce réflexe étrange : dès qu’il le pouvait, il traînait dans les parcs. Il s’asseyait sur un banc, ou s’allongeait dans l’herbe, et retrouvait cette sensation ancienne. Là, il était bien. Le monde ralentissait. Un jour, ce fut la curiosité qui le fit dévier de sa trajectoire. Un homme, à quatre pattes dans un fourré, immobi...

Épisode 9 : une atmosphère bienveillante

Image
 -  1  -  2  -  3  -  4  -  5 -  6  -  7  -  8  -  9  - Sandra était venue trouver Camille dans son bureau avec un dossier mince, mais un peu gênant à ouvrir. Des plaintes de voisinage. Rien d’urgent, rien d’illégal. Justement. – Si je comprends bien, dit Camille en parcourant les notes, les plaignants n’ont rien de précis à reprocher. Pas de tapage, pas d’infraction. Simplement… ils disent que « ça ne correspond pas au standing du quartier ». – C’est exactement ça, Monsieur le maire. C’est un jeune couple. Ils ont hérité de la propriété de Mathilda, décédée il y a deux ans. Ils sont… disons, un peu spéciaux. – Spéciaux comment ? – Jardin laissé sauvage, pas vraiment entretenu selon les voisins. Ils disent que ça attire les rats. L’un d’eux affirme même avoir vu un serpent. Il y a des poules en liberté, et deux chèvres. Forcément, ça fait du bruit… Bref, en moins d’un an, ils se sont mis tout ...

Sur les épaules… des chevaux

  Ces textes doivent beaucoup à l’émission «  sur les épaules de Darwin de Jean-Claude Ameisen » et tentent seulement de prolonger l’émerveillement que j’ai ressenti en l’écoutant. 1 Sommeil partagé Dans un pré silencieux, à l’aube, les chevaux semblent dormir. Debout. Une jambe repliée. Les yeux mi-clos, les muscles relâchés, le corps prêt à fuir. Longtemps, on a cru qu’ils ne dormaient jamais vraiment. Comment un animal aussi massif pourrait-il se permettre l’abandon total du sommeil, là, au milieu du monde, sans mur ni porte ? Puis l’observation patiente a révélé autre chose. Ils dorment. Mais pas tous. Pas en même temps. Pendant que l’un s’enfonce dans un sommeil profond de quelques minutes, un autre reste éveillé. Les oreilles orientées. La respiration attentive. Le regard ouvert sur l’horizon. Le sommeil, chez les chevaux, est une affaire collective. Une confiance partagée. Aucun chef ne décide. Aucun signal ne s’impose. Pourtant, le relais s’organ...

Promenade dans un jardin forêt

Image
 Je ne passe presque jamais par le portail. Je longe la haie, là où le noisetier se penche un peu trop, et je glisse entre ses branches comme je le faisais enfant. Elles ne griffent plus. Elles savent que je viens. Le sol est souple sous mes chaussures. Pas de terre nue ici. Toujours quelque chose qui couvre, protège, retient l’humidité. Des feuilles mortes, des tiges sèches, des mousses épaisses. Ça sent le champignon, le bois tiède, la pluie d’il y a deux jours. Une odeur profonde, calme. Rien à voir avec celle des jardins tondus chez les voisins, qui sentent le vide. Je prends le panier accroché au clou rouillé du vieux poirier. Il était déjà rouillé quand j’étais petit. Mon père disait que la rouille, c’était juste le métal qui retournait à la terre, lentement. Le jardin commence là où l’ombre devient plus fraîche. À droite, le grand pommier. Celui-là, je l’ai toujours connu. Il donnait déjà quand j’apprenais à marcher. Aujourd’hui ses branches s’abaissent presque jusqu’au...

Le sculpteur de bois flotté.

  On disait qu’il vivait seul – mais ce n’était pas vrai. Il partageait son existence avec les choses qui avaient voyagé plus loin que lui : des branches poncées par la mer, des troncs échoués sur les grèves, des fibres blanchies par le sel et les années. Il les découvrait à l’aube, quand l’air est encore frais et que les oiseaux attendent le premier rayon pour oser chanter. Il ne les ramassait jamais tout de suite. D’abord, il faisait connaissance. Il passait la paume de sa main sur l’écorce devenue soie, respirait cette odeur étrange – mélange de mer, de pluie, de soleil –, se demandait ce que la pièce avait vécu : combien de tempêtes, combien de rivages, combien de nuits passées à tourner dans l’eau noire. Puis il l’emportait dans son atelier, une cabane qui sentait les copeaux, l’huile de lin et le temps. Là, son couteau glissait comme si le bois lui soufflait où aller. Il ne sculptait jamais contre : toujours avec. Comme si la forme attendait d’être révélée depuis toujours,...

L'arbre qui lisait les gens

  Dans une petite rue tranquille, entre une boulangerie qui sent toujours trop bon et une aire de jeux pour enfants, pousse un arbre un peu particulier : un arbre à livres . Il n’a pas été planté, non. Il est apparu un matin, fier et noble, fabriqué par des mains habiles. L’arbre adore son travail. Être un arbre à livres, c’est être à la fois une bibliothèque, un perchoir à secrets, et un observatoire de la nature humaine. Or la nature humaine, il trouve ça passionnant. Il observe ses visiteurs avec un plaisir profond, lent, végétal. Il y a les réguliers , ceux qui passent presque tous les jours. L’arbre les reconnaît aux pas : la dame aux chaussures rouges qui se perd dans la branche des romances en soupirant, le vieux monsieur qui lui parle toujours avant de choisir un roman policier — par politesse, sans doute. Il y a ceux qui donnent mais ne prennent jamais , les “généreux donateurs” comme il les appelle pour lui-même. Ils déposent un livre, tapotent son tronc comme pou...

Rayon de soleil

  Il n’était pas spécialement du genre à philosopher. Pourtant, ce matin-là, alors qu’il tirait les rideaux, il eut un léger sursaut : une fine bande de lumière venait de découper le sol du salon, comme si quelqu’un avait entrouvert une porte vers un autre monde. Cela faisait des jours que la pluie tapait contre les vitres, transformant la ville en aquarelle grisâtre. Il resta immobile un moment, surpris par cette visite inattendue du soleil. Puis sortit s’asseoir au soleil avec un livre. Un jour, lassé du mauvais temps, il s’était surpris à rêver : « si j’étais riche, j’aurais des maisons un peu partout et je pourrais passer ma vie au soleil. » Mais il se demanda aussitôt : s’il passait sa vie au soleil, sans jamais connaître la morosité d’une journée de pluie, pourrait-il l’aimer avec autant d’intensité ? Un rayon n’est précieux que parce qu’il est rare. Et aurait-il seulement le temps d’en profiter comme en cet instant – assis sur la terra...