Troisième jour : L’Escrime Électrique (et un peu traumatique)
(Jour 3 — 15h42 — Salle polyvalente, transformée en “piste olympique” par quelqu’un de très optimiste)
La Fédération propose une excellente idée :
initier
les enfants à l’escrime avec des combinaisons
électroniques dernier cri, censées s’allumer à chaque
touche, pour les “sensibiliser à la précision du geste”.
Léa et Karim savent deux choses :
Les enfants ne sont pas sensibles à la précision du geste.
Les équipements datent probablement de 2008, l’année où la Fédé a dû gagner un budget européen.
1. Le rituel d’habillage : déjà un combat
— Les enfants, on met la veste, puis le plastron,
puis le masque, explique Karim.
— Et on respire après
? demande Tom, à moitié étouffé.
— Oui. Si possible.
—
On dirait un cosmonaute triste, ajoute Hugo.
Mettre 15 enfants dans une tenue d’escrime, c’est comme
habiller 15 poulpes sous caféine.
On finit par accrocher les
scratchs avec les dents, par renoncer à aligner les protections, et
par dire des phrases qui n’ont jamais été prononcées dans tout
l’univers, du type :
— Non, Nolan, ton doigt ne va PAS dans la prise du boîtier.
—
Oui, Lucas, la coquille protège déjà ton ventre, pas
besoin d’en rajouter une par-dessus.
— Non, vous ne pouvez
pas échanger les masques pour “voir si ça change l’aura”.
Bref.
Au bout de 30 minutes, tout le monde est équipé.
Plus
ou moins.
2. La première touche : l’incident lumineux
Karim se place au centre :
— Vous allez avancer, viser la
veste de votre adversaire, et si vous touchez, ça s’allume.
—
Ça fait mal ?
— Non. Ça fait lumière.
— De
quelle couleur ?
— Euh… rouge.
— Comme les gyrophares
?
— … oui, un peu.
— Comme les pompiers ?
—
Nolan, c’est pas une simulation d’incendie, d’accord ?
Les enfants se mettent en position.
Premier duel :
Cling.
La
diode de la veste de Léo s’illumine.
— Bravo ! félicite Karim.
Et c’est là que tout bascule.
La lumière ne s’éteint
plus.
Au contraire.
Elle clignote.
— Monsieur… je crois que ça fait bizarre…
— C’est
normal, ça s’appelle la victoire !
— Oui mais… ça vibre
aussi.
— Comment ça, ça vi—
BRRRRRRZZTTTTT.
La veste de Léo se met à vibrer comme un téléphone.
— Monsieur, ça bouge tout seul !
— OK, enlève-la
doucement !
— J’peux pas, ça danse !
— COMMENT ÇA,
ÇA DANSE ?!
Et effectivement :
la veste vibre, gigote, et tire légèrement
l’enfant dans une chorégraphie étrange, vaguement techno.
Nolan hurle :
— IL VA S’ENVOLER ! C’EST IRON MAN !
3. La panique organisée
Karim tente de débrancher le fil relié au boîtier du sol.
Le
fil fait étincelle.
Très petite.
Mais suffisante
pour déclencher une hystérie collective.
— C’est électriiiiiique !
— ON VA TOUS MOURIR !
—
APPELEZ LES POMPIERS !
— C’est un fantôme dans la veste, je
le savais !
Léa, plus calme (mais à deux doigts de pleurer de rire ou
d’épuisement, difficile à dire) saisit Léo par les épaules.
—
Léo, respire. Dis-moi juste : tu as mal ?
— Non… mais ça
chatouille !
— Ah. C’est bien. On va s’en sortir.
Elle attrape la veste et la dézippe d’un coup sec.
Le
boîtier intégré tombe par terre.
SCHBING.
Une
étincelle.
Puis il s’éteint, comme un boxeur vaincu.
Les enfants font cercle autour du cadavre électronique.
— Il est mort ? chuchote quelqu’un.
— Oui, confirme
Karim. Il est mort.
— On fait une minute de silence ?
—
Non. On va boire un verre d’eau.
4. La reprise (parce qu’il faut bien)
On distribue d’autres vestes.
Anciennes.
Sans
électronique.
Sans lumière.
Sans bruit.
Sans
illusions.
— C’est moins fun, mais ça marchera mieux, annonce Léa.
—
Madame ?
— Oui ?
— La veste, elle bouge plus ?
—
Non.
— Promis ?
— Promis.
— Alors… on y va.
Ils reprennent.
Et, sans aucune surprise :
les enfants
adorent.
Parce que l’escrime, même sans gadgets, c’est déjà assez spectaculaire quand on a huit ans et qu’on se prend pour un chevalier, un Jedi, un ninja ou tout ça en même temps.
5. La conclusion éducative
À la fin, Karim range les équipements dans un sac, en évitant soigneusement le boîtier carbonisé.
— Tu crois qu’on doit faire un rapport à la Fédération ?
demande Léa.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils
vont nous renvoyer un PDF.
— Ah oui…
— Et je refuse
de lire un PDF de plus de cinq pages aujourd’hui.
Ils hochent la tête, unanimes.
Ils mériteraient une
médaille.
Ou une sieste.
Ou un congé sans solde de deux
ans.
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