Quatrième jour — La Cantine Impossible
(Jour 4 12h07 — Cantine du centre, où le chaos règne à chaque service )
Léa a beau avoir affronté des finales régionales, des stages en montagne et une colonie de vacances avec 72 préadolescents, la cantine reste sa zone de turbulences préférée.
Aujourd’hui, le menu :
— Filet de boeuf sauce aux
marrons,
— Petits pois (arme de distraction massive),
—
Pâtes (flottant mystérieusement dans un jus suspect),
— Et
un fruit qui ressemble à une nectarine passée en machine.
Tout va bien… jusqu’à la Table 4.
1. Le fils du boucher : la masterclass de découpe
— Moi, dit Lucas, mon papa il coupe le steak… pas comme
ça.
Léa lève les yeux. Ça y est.
— Ah ?
— Oui.
Mon papa, il coupe comme ça.
S’ensuit une mimique toute en gestes précis, comme un apprenti chirurgien miniature.
— Déjà, faut tapoter avec la paume. Pof pof. Pour
attendrir.
— Oui, d’accord…
— Et après, tu coupes
dans le fil de la viande. Pas à contre-fil, sinon ça reste
coincé entre les dents et ça fait des fils qui tirent. Comme là.
—
Mmmh.
— Et puis la sauce… ça c’est PAS une sauce. Papa il
dit que ça, c’est de la poussière de viande avec de l’eau
chaude.
— Très bien, Lucas, mange.
— Papa il dit aussi
que si c’est trop gris, c’est que c’est pas de la viande
contente.
— Mange, Lucas. Mange tout de suite.
À côté, Hugo (Petit Pois Solitaire) regardait la scène avec
l’air de quelqu’un qui observe la chute d’un empire.
Devant
lui : un morceau de pain.
À côté : un tas de boulettes de mie
parfaitement alignées.
Il prend une boulette.
La regarde.
La mange.
En
prend une autre.
La regarde.
La mange.
Et ainsi de
suite, tel un horloger zen.
2. La végétarienne en détresse absolue
Juste en face de Lucas, la petite Zoé fixe son assiette de pâtes comme si elle contenait le secret des origines de l’univers.
— Zoé, tout va bien ? demande Léa.
— …
— Tu
n’aimes pas les pâtes ?
— …
— Zoé ?
Elle
leve des yeux embués.
— Ils ont mis le jus… DE LA VIANDE… DANS LES PÂTES.
—
Il n’y a que un tout petit peu, tente Léa.
— Je
suis végétarieeeeeenne !
— Oui, je sais.
— Et en
plus… ils ont servi avec la même cuillère que pour la
viande !
— Ah.
— JE VAIS MOURIR.
Au même moment, Lucas décide de reprendre son cours magistral :
— Zoé, faut pas pleurer, c’est juste des protéines animales.
Papa dit que—
— TA GUEULE LUCAS ! crie Zoé, en larmes.
Toute la cantine se fige.
On aurait entendu un petit pois
tomber.
— Zoé ! dit Léa. On respire !
— MAIS JE VEUX PAS MANGER
LE JUS DE CADAVRE !
— Très bien, très bien, pas de jus de
cadavre ! On va arranger ça.
Karim arrive, alerté par ce qu’il a identifié comme un “crash émotionnel de niveau 4”.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Problème de cuillère.
—
Encore ?
— Encore.
Zoé sanglote.
Lucas continue de découper son steak en
parlant de fibres musculaires.
Hugo mange sa vingt-deuxième
boulette. Il a mangé 12 petit-pois bien ronds et laissé les
non-conformes sur le bord de l’assiette.
3. Les stratégies de crise
Léa improvise :
— Zoé, regarde-moi. On va échanger ton
assiette avec celle de Nolan. Il n’a pas de sauce.
—
Pourquoi il n’a pas de sauce ?
— Parce qu’il a dit que ça
fait peur.
— … je veux celle-là.
Transaction effectuée.
Crise partiellement résolue.
Reste Hugo.
— Hugo, tu dois manger plus que du pain.
— Je mange aussi
les petits pois.
— Oui, mais… un par un…
— Sinon
c’est pas bon.
— …
— Et faut que je les trie
d’abord.
— Ah ?
— Les ronds parfaits, les ronds
presque parfaits, les ronds tout ratés.
— … évidemment.
Soudain, Lucas, triomphant :
— Maman dit qu’il faut
toujours mâcher 32 fois !
— 32 ? fit Nolan.
— Oui.
Sinon ton ventre comprend pas.
— Mon ventre comprend très
bien, merci ! hurle Zoé, encore hypersensible.
4. Le drame du fruit
Au dessert, chaque enfant reçoit une nectarine molle.
Hugo
l’observe avec la gravité d’un juge antique.
— Elle est pas ronde.
— C’est une nectarine, Hugo.
—
Elle est pas ronde. Elle est pas classable.
— Tu peux quand
même la manger.
— Je peux pas. Ça rentre pas dans mes
catégories.
Zoé, elle, refuse de toucher à son fruit “qui a dû être en
contact avec la viande chaude”.
Et Lucas explique avec passion
:
— Papa dit que si les nectarines collent, c’est qu’elles ont
été stockées à côté du jambon.
— CE N’EST PAS VRAI !
cria Zoé.
— Si.
— NON !
— Si, des fois ça—
—
KARIIIIIM !!!
Karim pose son plateau, résigné.
— Bon. On fait quoi ?
—
On respire, dit Léa. Beaucoup.
— Et après ?
— Après,
on survit.
— Comme toujours.
— Comme toujours.
5. L’épilogue
Au final :
— Zoé a mangé des pâtes sèches.
—
Lucas a fini son steak en racontant comment on tranche une échine.
—
Hugo a mangé 43 boulettes, 17 petits pois “validés”, et zéro
nectarine.
— Nolan a pris la nectarine de tout le monde.
—
Et Karim a juré que demain, il déjeunerait dans la salle
des profs, même si le café a un goût de carton recyclé.
Léa note dans son carnet :
« Cantine — Jour 4.
Moral : en berne. Ne plus mettre Lucas et Zoé à la même table. »
épisode 4 sur 6
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