Episode 5 : Les livraisons ; le monde est trop petit ( surtout les escaliers)
On croit souvent que livrer un meuble, c'est simple : prendre l'objet, l'amener au client, repartir.
Dans la vraie vie, c'est une épopée.
Une tragédie grecque avec des portes trop étroites, des escaliers maudits, et des clients persuadés que… ça passe, ou alors « ya qu'à forcer un peu ».
Ce matin-là Didier et Kamel, l'équipe de choc, commencent par leur rituel : le tétris du camion. l'art d'organiser, par formes, par poids, par volumes… et surtout par ordre de livraison. Parce que si on laisse les gars du dépôt faire, le camion se retrouve gavé au hasard, et il faut tout vider chez le premier client pour attraper un carton coincé au fond. Et personne n'a signé pour ça.
Une heure plus tard, le sourire aura déjà déserté. l'espoir aussi… mais pas leur humour – ça, on ne leur enlèvera jamais.
Première livraison , l'appartement plus petit que le canapé. Un modèle xxl, couleur « gris nuage » avec angle et méridienne. Sauf que le nuage ne rentre pas dans le ciel. Un nuage énorme, incompatible avec la météo du bâtiment.
– C'est au quatrième, annonce le client. Ne vous inquiétez pas : ça passe, j'ai mesuré.
Didier, vingt ans de métier, connaît la phrase. Il sait que ça ne passe jamais.
Ils montent l'escalier.
Ils se rétrécissent à chaque étage.
Au deuxième, Kamel soufflé :
– On dirait que l'immeuble respire moins en hauteur.
Au troisième :
– On ne redescend pas avec. Quitte à le laisser vivre ici, hein.
Au quatrième, ils tentent l'angle de la mort. Le canapé reste bloqué. Planté.
Comme s'il refusait d'entrer chez quelqu'un d'aussi optimiste.
Le client observe la scène, perplexe.
– J'ai pris le modèle compact pourtant.
Didier et Kamel se regardent, Kamel comprend que son collègue va exploser, il sonne chez le voisin du troisième.
– Bonjour, on doit passer par votre balcon. Votre voisin vous offre une bouteille de champagne. Fêtes joyeuses.
Sans attendre la réponse, ils traversent l'appartement.
La scène qui suit est un mélange de sangles, d'expérience et d'audace irrationnelle.
Dehors, des passants filmement, déçus de ne pas assister à une catastrophe.
Le canapé fini par atteindre le quatrième. Miracle.
Les passants se répartissent, déçus.
– Vous voyez que c'est passé ! s'exclame le client satisfait.
Didier manque s'étouffer. Kamel le pousse dehors avant qu'un drame diplomatique n'éclate.
Deuxième livraison : Lave-linge haut de gamme, 86 kilos de technologie punitive .
Le client ouvre le hall :
– Je vous attends au cinquième, porte de droite.
Didier voit la pancarte : ASCENSEUR EN PANNE.
– En retour, dit-il.
– Avec la bécane dans le camion toute la journée ? Allez, un étage chacun devant, ça nous fera notre sport.
Au troisième, ils regrettent la vie.
Au quatrième, ils regrettent leur métier.
Au cinquième, ils regrettent d'être nés.
Le client ajoute, aimablement :
– Je l'avais signalé au vendeur, mais il m'a assuré que vous étiez costauds et que vous aviez pris l'habitude.
Didier, trop calme, demande :
– C'est quel vendeur déjà ?
Kamel commence à s'inquiéter.
Troisième livraison : salle à manger complète en chêne massif – Table, 6 chaises, enfilade et miroir mural.
Arrivés devant la rue… déviation. Travaux. Ils se garent trois rues plus longe.
Ils font quatre voyages.
Et le téléphone vibre.
Un SMS du magasin :
« Qu'est-ce que vous foutez ? Tous les clients intimés, vous êtes en retard. »
Didier a allumé le message. Reposez le téléphone. Respirer. C'est ça ou équilibrer le téléphone dans le chantier.
Quatrième livraison avant la pause : Le client qui a déjà appelé le magasin trois fois.
Un frigo américain. Dès la grille, Didier repère la porte d'entrée.
– Ça ne passera pas, dit-il. Va négocier. Moi je suis à court de patience depuis 9h12.
Kamel mesure, discute, calcule, revient :
– Si on démonte la porte du gars et les portes du frigo, ça passe.
– Négatif, c'est pas dans nos attributions. En plis.
Le client arrive tout sourire.
– J'avais un invité mais j'ai annulé à cause de votre retard. Trop tard pour annuler le traiteur. Mais… vous mangerez bien avec moi après la livraison ?
Il leur montre le menu.
Un repas qui coûte plus cher qu'une journée de travail.
Didier et Kamel échangent un regard.
Un bon repas vaut bien une légère entorse au protocole.
– Allez, on démonte, dit Kamel en soulevant la porte blindée.
Retour au dépôt : il est 18h.
Didier gare le camion.
Le responsable du dépôt lance :
– Heureusement que je vous paye pas à l'heure !
Ils préfèrent l'ignorer.
Sur le parking, en se séparant, Didier lâche :
– Faudrait que les vendeurs offrent un mètre ruban aux clients.
Ils éclatent de rire, malgré la fatigue, les courbatures, et les galères.
Parce que livrer, ce n'est pas juste déplacer des objets.
C'est traverser la comédie humaine.
Une course d'obstacles.
Une odyssée en paniers de sécurité.
Et quelque part, malgré tout… ils adorent ça.
___________________________________________
Commentaires
Enregistrer un commentaire