Episode 3 : Pendant ce temps, une journée banale au Service Après Vente
Ceux qui l'ont fréquenté ne parlent plus de champ de bataille mais plus d'une profondeur psychologique. Un endroit ou le réel fréquente l'absurde et la diplomatie doit s'armer de patience…
Ce matin-là, lorsque Jean-Louis revient de sa pause café, il sait qu'une journée particulière l'attend – elles le sont toutes en cette période de fin d'année. Les clients sont déjà nombreux devant le comptoir et l'ambiance semble tendue ; le premier tient son appareil dans ses bras comme un bébé malade.
– Bonjour, dit-il timidement à Jean-Louis. Je voudrais signaler un problème avec ce sèche-cheveux : il chauffe trop.
Jean-Louis prend l'appareil sans regarder son client, le branche, l'examine puis se lève pour dire au client que cet appareil est conforme. L'homme est… parfaitement chauve, une tache rouge ou le haut de son crâne.
Jean-Louis est embarrassé, il rend le sèche-cheveux avec un sourire compatissant. Et, diplomate :
– C'est la dernière génération à séchage ultra-rapide pour une économie substantielle d'énergie en mode Turbo. Donc, heu… dans votre cas, avec embout diffuseur et en position 1, ça suffira.
Le client repart rassuré.
Le suivant est très agité et tient une croix dans sa main.
– Elle bouge ! Elle est ensorcelée c'est sûr, dit-il tremblant
- Pardon ?
– La machine à laver ! Elle se déplace toute seule ! J'ai dû la bloquer avec une chaise !
Il montre une vidéo à Jean-Louis. On voit une machine qui trépigne effectivement et avance en vibrant comme un taureau furieux.
Jean-Louis retient difficilement un rire. Il connaît le cas : les mariées de transports. Ces vis qui maintiennent le tambour pendant le transport… et que certains clients oublient d'enlever.
Encore un sourire entre compassion, résignation et fatigue mécanique.
– Vous retournez le Lave-Linge et vous enlevez les mariées.
Le client rougit, se confond en excuses et porte la croix devant Jean-Louis pour le bénir avant de s'en aller tout penaud.
Nouveau client, un habitué du SAV. De ceux qui disent « je m'y connais quand même en technique », expression synonyme de catastrophe imminente.
– Le son ne fonctionne plus, vous pouvez vérifier, mais je touche ma facture vous savez.
– Jean-Louis branche, raccorde les fils, un son stéréo haute définition, RAS.
– ça alors… pourtant, chez moi, rien, assure le client confus.
– Vous l'avez branché commenter ?
– Exactement comme vous, je m'y connais, je vous l'ai dit.
Jean-Louis hésite, fait mine de réfléchir :
– Vous n'avez pas inversé les fils par hasard ?
– Vous devenez vexant Monsieur, je ne vous permets pas de me mépriser ainsi, vous allez m'appeler votre responsable. Il se met en colère et commence à frapper le comptoir pour faire du bruit.
– Calmez-vous, dit Jean-Louis, j'essaye juste de vous aider. Vous voyez bien que votre appareil fonctionne. J'ai d'autres clients à servir maintenant.
De mauvaise grâce, le client se sépare. Et revient deux heures après, tout à fait énervé cette fois.
– Pas de son, vous m'avez fait un coup tout à l'heure, cet appareil est fichu, j'en veux un autre.
– Branche Jean-Louis, tout fonctionne. Il a une idée pour ménager la susceptibilité du client qui s'y connaît ( mais n'y connaît rien). Diplomatie absolue :
– Je pense que votre prise… développe une personnalité indépendante. Peut-être… un sens artistique ?
Le client lève un sourcil, soudain intéressé.
– Vous croyez ?
– Probable, certains circuits sont sensibles. Les fils préfèrent être derrière pour ne pas contrarier l'esthétique de votre présentation. Votre prix à du caractère !
Flatté, le client part fier d'avoir des fils « branchés » et Jean-Louis souffle, il n'a pas vexé son client.
Marie, qui vient d'arriver derrière le comptoir avec une pile de dossiers, le regard s'éloigner, médusée.
– Une prise avec du caractère ?
Jean-Louis soulève les épaules, un sourire fatigué étirant sa barbe de trois jours.
– On s'adapte. C'est ça ou lui dire qu'il a juste branché les câbles dans le mauvais sens.
Marie rit, un rire bref mais sincère.
– Encore beaucoup aujourd'hui ?
Jean-Louis consulte le fichier d'attente qui serpente en zigzag jusqu'à l'allée des micro-ondes.
– Le double d'hier. Et on n'est même pas encore le vingt-quatre…
Un bruit sec l'interrompt.
Une dame vient de poser à deux mains un grill-pain sur le comptoir.
– Il m'a attaquée, annonce-t-elle d'un ton solennel.
Jean-Louis inspire très profondément.
– Attaquée… commentaire ?
– C'est un sauté. Sur moi. J'ai un témoin.
Elle se tourne, cherche le témoin. Le témoin est un enfant de huit ans qui regarde autour de lui comme s'il préférait soudain être adopté ailleurs.
Jean-Louis imite mentalement un cri intérieur.
– D'accord… On va regarder ça ensemble.
Il jette un dernier regard désespéré à Marie.
– Si je ne reviens pas, ajoute-t-il gravement, dis à ma famille que je les aimais.
Marie s'étouffe de rire tandis qu'il s'empare du grille-pain comme d'une grenade dégoupillée.
La journée n'est pas finie. Pas même commencé, en vérité.
Le néon clignote au-dessus d'eux, la file d'attente s'allonge… mais, quelque part au fond, Jean-Louis sait qu'il tiendra encore.
Parce que dans une heure ou deux, entre deux machines possédées et un aspirateur qui souffle au lieu d'aspirer, il y aura un client gentil.
Un seul.
Et parfois, un seul suffit.
Il aura encore pas mal d'histoires à raconter en salle de pause.
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